1er avril 1921 – Adrienne Bolland devient la “Déesse des Andes”


Les débuts de l’aviation sont affaire d’aventuriers… mais aussi d’aventurières, malheureusement trop méconnues. Ainsi en-est-il d’Adrienne Bolland qui, à peine âgée de 25 ans, réussit un exploit dépassant l’entendement.

RÉSUMÉ

Adrienne Armande Pauline Bolland naît le 25 novembre 1895 à Arcueil (alors dans le département de la Seine et décède le 18 mars 1975, dans le XVIe arrondissement de Paris. C’est une aviatrice française célèbre pour avoir été la première femme au monde à effectuer la traversée par avion de la partie méridionale des Andes centrales.

UNE JEUNESSE GÂCHÉE

Son père Henri Boland, un publiciste belge (qui a enlevé un « L » à son nom en 1880), achète la propriété des Charmettes, à Donnery, dans le Loiret. Cette demeure a précédemment appartenu au célèbre romancier Alexis Ponson du Terrail, créateur du personnage de fiction Rocambole. En 1882, Henri Boland épouse Marie Joséphine Pasques, deuxième fille d’une famille de huit enfants, dont les ancêtres belges étaient installés au château d’Allonne depuis 1814.

En 1883, à la suite d’une sombre affaire politico-financière, Henri Boland s’enfuit vers l’île de Guernesey avec sa femme et leur première fille. En 1889, la famille, enrichie de deux autres enfants nés en exil (dont Benoît, qui naviguera plus tard sur le Pourquoi Pas ? du commandant Jean-Baptiste Charcot, lors de l’expédition de 1908-1910, s’installe à Cachan, où Adrienne, la dernière des sept enfants du couple, naît juste avant que son frère aîné, Édouard, ne meure chez sa nourrice.

La famille s’installe finalement à Arcueil-Cachan, et Henri Boland travaille pour le Touring Club de France et les éditions Hachette, comme écrivain géographe. Il meurt subitement, le 19 octobre 1909, et laisse sa veuve dans une situation financière délicate. Adrienne devient une adolescente rebelle et fugueuse écumant les pensionnats. Après la première guerre mondiale, après quatre ans d’enfermement, elle rejoint Paris et, sans le sou, joue aux courses et fait la fête. Un soir, alors qu’elle a 24 ans, complètement ivre, elle annonce, à la cantonade, qu’elle veut devenir pilote d’avion. Un homme élégant, René Caudron, l’aborde et lui propose des cours d’aviation à un tarif défiant toute concurrence. Pour réaliser son rêve, elle se sépare de son seul bien, les bijoux de sa grand-mère.

UNE FEMME PILOTE D’AVION

Adrienne obtient son brevet de pilotage le 29 janvier 1920 après une formation débutée le 16 novembre 1919 à l’école de pilotage Caudron située au Crotoy (baie de Somme), devenant ainsi, et brillamment, la 13e femme titulaire d’un brevet de pilote. Mais le milieu des aviateurs est superstitieux. Sur le registre, on l’inscrit comme « 12e femme bis »…. Elle réussit également la performance d’être la première femme pilote d’essai engagée par René Caudron, le 1er février 1920 et ce, pour trois ans. Il faut dire que placer une femme aux commandes d’un avion, c’est la publicité assurée pour la marque.

C’est dans cet esprit que la maison Caudron lui demande de devenir la première femme à traverser la Manche depuis la France (Harriet Quimby l’avait traversée, quant à elle, depuis l’Angleterre en 1912). Le jour dit, prévenue que ses amis se réunissaient pour faire la fête, elle préfère rejoindre Bruxelles sans prévenir personne et, le lendemain, la presse britannique annonce la disparition, en mer, d’une aviatrice française. Vertement tancée par la Mère Caudron, celle qui fait véritablement tourner la boutique, elle effectue une tentative fructueuse le 25 août 1920. Encore celle-ci manque-t-elle de mal se terminer : son moteur s’arrête à 10 miles des côtes anglaises et c’est en planant aux limites de son appareil qu’elle rejoint la terre ferme… Elle doit se contenter d’un entrefilet dans la presse et d’un modeste bouquet de fleurs alors qu’à peine onze ans plus tôt, Louis Blériot subjuguait les foules…

Au grand rassemblement aérien de Buc des 8, 9 et 10 octobre 19209, ‘l’Éffrontée’ est la seule femme à piloter (Mlle Farman étant encore trop jeune pour avoir reçu son brevet), aux côtés des as Fonck, Nungesser, Romanet, Casale, Bossoutrot… Un beau jour, son destin bascule et c’est elle-même qui raconte comment :

« J’apprends par un copain (son mécanicien) qu’il y avait (je le cite mot à mot) “une place de macchabée à prendre en Amérique du Sud” :

— II y a encore un gars qui s’est cassé la gueule dans la Cordillère… Aussitôt, poussée par le besoin de vaincre ma peur – car j’ai toujours eu peur en avion – je vais voir Caudron :

— Caudron, je voudrais aller en Amérique.

J’ai cru qu’il allait lever les bras au ciel. Il y avait treize mois que j’étais brevetée et j’avais quarante heures de vol en tout et pour tout. Mais il commençait sans doute à en avoir assez de mes excentricités :

— Si vous y tenez, dit-il simplement, on va s’en occuper.»

LE SURVOL DE LA CORDILLÈRE DES ANDES

Arrivée à Buenos Aires en janvier 1921 avec deux G.3 démontés dans des caisses, et le mécanicien René Duperrier de la firme Caudron à ses côtés, elle réalise la propagande commerciale demandée par l’avionneur sitôt les avions arrivés et remontés.

Un défi lancé à elle même

Elle y apprend par la presse qu’elle est venue pour traverser les Andes. Elle ne s’en souvient pas, elle a siroté trop de champagne. L’ambassadeur de France fulmine : elle va causer un tort terrible à l’aviation française. Piquée au vif, Adrienne maintient son défi, mais elle frémit : avec 40 heures de vol et un moteur de 80 cv, elle n’a aucune chance de s’en sortir. Son Caudron, léger comme une plume, c’est une cellule posée sur des ailes en papier/

À la mi-mars, elle rejoint Mendoza, malgré le refus de Caudron de lui envoyer un avion plus puissant. Elle arrive en train, dans la capitale de la province nichée aux pieds de la cordillère, le dimanche 20 mars, avec un des deux G.3 et fait deux essais devant toute la ville, avant de s’envoler à l’aube du 1er avril.

Adrienne Bolland entreprend la traversée des Andes avec le Caudron G.3, c/n 4902, immatriculé F-ABEW, un avion de reconnaissance et d’entraînement léger de la première guerre mondiale fabriqué par la Société des Avions Caudron.

L’exploit

Le plafond du Caudron G.3 (construit en bois et toile, moteur le Rhône de 80 CV) est à 4 000 mètres, alors que la route qu’elle a choisie (la plus directe, à la différence de ses prédécesseurs, par le Paso de la Cumbre (aussi appelé col d’Upsallata) et le monument du Christ Rédempteur des Andes) la fait passer à proximité du point culminant de la chaîne, l’Aconcagua, à 6 962 mètres d’altitude et au nord du volcan Tupungato (6 570 mètres d’altitude). En partant, elle est convaincue de ne jamais sortir vivante de cette traversée. Elle n’emporte ni carte ni compas, mais des ballerines et une robe du soir, un poignard et un revolver pour se suicider en cas d’accident. Des oignons entourent son cœur, elle en croquera si elle étouffe. Son torse ressemble à une cuirasse. Pour se protéger du froid, elle l’a enduit de graisse et de bandelettes de papier.

Après 4 h 15 d’un vol épique, où elle se perd et doit chercher son chemin entre les flancs à pic des montagnes, à une moyenne de 50 kilomètres à l’heure, après un choix vital qui la rendra célèbre lorsqu’elle révélera comment se prit sa décision, elle se pose sur la piste de Lo Espejo, l’école militaire d’aviation de Santiago du Chili (aujourd’hui El Bosque).

Arrivée à bon port

Elle, qui a entrepris cette aventure avec moins de 40 heures de vol à son actif, reçoit au Chili un accueil d’autant plus triomphal que l’exploit paraissait invraisemblable. Grand absent, l’ambassadeur de France à Santiago ne s’est pas déplacé, croyant à un poisson d’avril (il rejoindra celle qu’on célèbre comme la ‘Déesse des Andes’ dans la soirée, pour s’en excuser).

Complètement épuisée, Adrienne ne tient pas debout. Pour la photo officielle, il faudra attendre le lendemain :

L’avion est vendu sur place et Adrienne rentre à Buenos Aires en train. La page est déjà tournée.

AUTRES AVENTURES EN AMÉRIQUE DU SUD

À peine arrivée, elle part pour le Brésil. Adrienne Bolland rêve de relier Rio de Janeiro à Buenos Aires. Pour réaliser cet exploit, elle a besoin d’un hydravion, alors elle joue au casino. Un soir, elle pousse un cri de joie : ça y est…

Elle longe les rives de l’océan Atlantique, bordé d’une jungle n’offrant aucun repère. Elle veut se sentir vivre, mais c’est le crash, spectaculaire. Adrienne et son mécano abandonnent l’avion et s’aventurent dans la forêt, puis arrivent à Santos, prennent des vivres et retournent récupérer l’épave. Une fois les vivres épuisés, ils sont piégés 18 jours sur une plage, mais s’en sortent finalement.

Une fois en France, aucun comité d’accueil, tout est à recommencer…

LES ACROBATIES AÉRIENNES

L’héroïne revient en France, en juillet 1921, après une longue tournée en Argentine et en Uruguay. Profitant de sa notoriété, elle participe à de nombreux rassemblements aériens durant lesquels elle exhibe ses capacités techniques. Le 27 mai 1924 à Orly, elle bat le record féminin de looping en réalisant 212 boucles en 73 minutes (son objectif étant de battre les 962 loopings du record masculin établi en 1920 par son ami Alfred Fronval, mais les fils des bougies de son Caudron C.27 F-AGAP lâchent).

Toujours en 1924, elle est faite Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur (elle sera élevée au rang d’officier en 1947…).

C’est au cours d’un de ses meetings qu’elle rencontre Ernest Vinchon, lui aussi aviateur, avec qui elle se marie à Paris le 15 mars 1930.

Avec Maurice Finat et le lieutenant Robin (fondateurs de l’Escadrille Mamet), elle devient l’acrobate de l’air la plus active et la plus populaire de France, et la seule femme « propagandiste » de l’air pour le ministère des Transports Aériens. Dans la France rurale et peu au fait de la réalité des plus lourds que l’air, en 1926, la petite troupe connaît toutes les mésaventures possibles.

Le 15 mars 1930, six années après leur rencontre, elle épouse l’aviateur Ernest Vinchon à Paris.

UNE FEMME ENGAGÉE

En 1934, Louise Weiss lui demande de l’aider dans la cause du vote des femmes. Elle fait en sorte que Maryse Bastié et Hélène Boucher s’engagent dans ce combat.

Opposée à tous les totalitarismes, prônant l’humanisme vrai, amie des mécaniciens, de peintres comme Moïse Kisling, d’auteurs tel Pierre Dac et de la première chroniqueuse de l’air, Louise Faure-Favier, tout autant que de Liane de Pougy, ancienne courtisane et maîtresse de toutes les têtes couronnées des années 1900, elle devient l’ardent soutien du nouveau ministre de l’Air, le jeune Pierre Cot. Très proche de Jean Moulin et du responsable de l’Aviation populaire, Joseph Sadi-Lecointe, elle l’aide au recrutement des pilotes de l’escadrille España dirigée par André Malraux, à partir de 1936. Ses choix et ses positions politiques ouvertement à gauche lui font subir de nombreux sabotages ; elle connaît sept accidents graves. Ainsi, en 1936, à l’aérodrome du Bourget, les commandes de son avion ne répondent plus et il s’écrase contre un hangar. L’avion est en miettes, mais Adrienne ne souffre que de quelques contusions.

En 1940, elle décide, avec son mari, de rester dans la zone occupée par les Allemands, puis de rejoindre le réseau CND-Castille du Loiret. À Donnery, le couple se charge du repérage des terrains susceptibles d’aider les Forces aériennes françaises libres (FAFL).

LES LAURIERS DE LA GLOIRE

Après la deuxième guerre mondiale, le couple Bolland-Vinchon entame une vie assez discrète.

Cependant, en 1961, Air France, qui fête ses 40 ans, se souvient de l’exploit de l’aviatrice et lui offre, ainsi qu’à son mari, un survol historique de la cordillère des Andes.

En 1966, Ernest Vinchon décède à Pau, puis est enterré à Donnery.

En 1971, Air France fête le cinquantenaire du passage des Andes en affrétant un avion spécialement pour Adrienne et 30 de ses amis. Leur tournée les mène de Rio à Santiago en passant par São Paulo, Montevideo, Buenos Aires et Mendoza.

 

Décédée à Paris le 18 mars 1975, Adrienne Bolland rejoint son époux au cimetière de Donnery dans le Loiret, berceau de sa famille. Seuls son frère et quelques membres d’honneur des Vieilles Tiges sont présents à ses obsèques.

De l’extraordinaire vie de pionnière des airs et d’aventurière il reste des ouvrages, un groupe scolaire Adrienne-Bolland à Donnery, une rue à son nom à Toulouse ou encore une place à Joué-lès-Tours. Sans oublier une somme conséquente d’archives (en libre accès) se rapportant à sa vie préservées de l’oubli, depuis 2018, entre les murs des Archives départementales du Loiret (au 6, rue d’Illiers, à Orléans et sur archives-loiret.fr).

Interview d’Adrienne Bolland en 1961. Source : INA.

ÉPILOGUE

Au fil des ans, bien des adjectifs son accolés au nom d’Adrienne Bolland. Il faut dire qu’elle relève un défi véritablement fou et dépassant l’entendement de toute personne sensée. Cependant, l’aviatrice est tout sauf inconsciente. Bien au contraire, elle est tellement persuadée de ne pas s’en sortir vivante avec cet avion qu’elle n’emporte ni carte, ni compas, ce qui sublime encore son exploit en cette époque pionnière.

Si elle peut être considérée comme téméraire, c’est qu’elle fonce tête baissée une fois les paris lancés. Pas question de renoncer, c’est une battante, une femme libre qui ne s’en laisse compter par personne et ne croit en rien. Pourtant, en 1951, elle confessera qu’un médium lui a transmis les conseils d’un vieux sage Mapuche, lui enjoignant de prendre la vallée située à gauche d’un lac en forme d’huître.

En ce centième anniversaire, on peut saluer Adrienne Bolland comme la première femme à avoir traversé les Andes centrales méridionales, à l’endroit où les sommets sont pratiquement les plus hauts et les massifs les plus larges.

Il faut cependant déplorer qu’elle soit la seule gloire des « ailes françaises » à ne pas avoir de monument à son nom en France ou à l’étranger…

Éléments recueillis par Bernard Amrhein


SOURCES

  • ICARE / Revue de l’aviation française, n° 256, mars 2021/Adrienne Bolland et la traversée des Andes :

  • L’extraordinaire vie de l’aviatrice loirétaine Adrienne Bolland, article publié le 15 septembre 2018.
  • This day in aviation, 1 April 1921.
  • Adrienne Bolland : « Ce qui passe avant tout, pour moi, c’est la liberté » par Jacques Chancel, édition du 19 avril 1972.

IN MEMORIAM

Ce jeudi 1er avril 2021, l’équipe de Pilote de Montagne (PdM), représentée par Stéphane Gaudin (habitant dans le Loiret) a tenu à honorer la mémoire de cette aviatrice téméraire en déposant sur sa tombe, au cimetière de Donnery, quelques fleurs aux couleurs des cimes enneigées.


Article paru dans la République du Centre le 20 avril 2021

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