30 septembre 1911 – Cromwell Dixon franchit la ligne de partage des eaux dans les montagnes rocheuses


L’Europe est certes pionnière en matière d’évolutions des aéronefs en milieu montagneux mais, comme nous l’avons déjà exposé dans plusieurs de nos articles, en particulier celui en date du lundi 25 avril 2021 intitulé ‘1916-1925 / L’épopée des premières traversées des Andes par les airs’, l’Amérique du Sud n’est pas en reste et enchaîne, dès le milieu de la première guerre mondiale, une série d’exploits assez remarquables. Paradoxalement, les exploits accomplis en Amérique du Nord sont assez peu nombreux et très peu documentés. Raison de plus pour nous attarder sur le franchissement du ‘Continental Divide’, c’est-à-dire la ligne de partages des eaux, par un tout jeune-homme, Cromwell Dixon, à la fin du mois de septembre 1911…

JEUNESSE

Cromwell Dixon naît à San Francisco le samedi 9 juillet 1892. Ses parents sont Annie and Charles P. Dixon. Son père décède l’année suivante. Alors qu’elle attend un autre enfant, Annie déménage à Columbus, dans l’Ohio, où elle gagne sa vie en louant des chambres et en faisant de la couture.

Pendant ses jeunes années, Dixon montre une prédisposition pour la mécanique. La légende familiale veut qu’il démonte une montre alors qu’il n’a qu’un an. Plus tard, il aurait construit des jouets mécaniques – un poisson et un petit bateau – qu’il faisait flotter sur un lac. À l’âge de 10 ans, il invente une montagne russe pour les enfants du voisinage et, en 1903, construit sa propre motocyclette. Les journaux locaux s’intéressent à ses inventions et publient des articles sur le jeune inventeur, alors âgé de 12 ans.

L’APPEL DE L’AIR

À 14 ans, Dixon visite la Louisiana Purchase Exposition de Saint Louis (Missouri). La foire comporte deux bâtiments dévolus à l’exposition des aéronefs, ce qui l’enthousiasme. Un ami de la famille se souviendra plus tard que Dixon « ne pouvait plus quitter les deux bâtiments consacrés aux dirigeables. »

Les dirigeables

En moins d’un an, il commence à travailler sur son propre projet de dirigeable. Après avoir obtenu des conseils d’Augustus Roy Knabenshue à la foire de l’Ohio State à Columbus, Dixon remise son modèle initial, prévu pour utiliser un moteur à essence sous un ballon à hydrogène…

Dixon redessine son dirigeable et l’achève en 1907. L’appareil comporte une enveloppe de gaz de 32 pieds en soie et recouverte de vernis. Dixon fixe un cadre de vélo à l’enveloppe et adapte la roue de pignon à une hélice. Des cordes relient le guidon à un gouvernail en bambou et en soie. Pour remplir l’enveloppe de gaz, il fabrique son propre générateur d’hydrogène à partir d’un baril en bois plein de limaille de fer et d’acide sulfurique. Un deuxième baril, rempli de chaux ou de potasse, sert à filtrer le gaz.

Dixon nomme son dirigeable le ‘Moon’ (‘Lune) et réalise son premier vol le lundi 10 juin 1907. Le ‘Columbus Dispatch’ annonce alors :

« C’était son premier vol, sa première tentative en fait, et le petit dirigeable, propulsé par la puissance des pieds comme une bicyclette, que le jeune protégé du grand Knabenshue a construit de ses propres mains, a répondu à chaque impulsion du garçon enthousiaste alors qu’il le pilotait gracieusement à une altitude de 200 pieds pendant plus d’une heure devant 500 spectateurs criants et excités. »

Après ce succès, Dixon participe, le vendredi 28 juin, à une exposition dont l’admission lui est facturée 25 cents. Selon le journal, des milliers de personnes assistent à l’événement. Un promoteur remarque le succès de Dixon et lui demande d’effectuer des vols quotidiens pendant la semaine du jeudi 4 juillet (jour de l’Indépendance américaine). Après chaque vol, Dixon enchaîne son ‘Moon’ à une tribune en plein air, sur laquelle sa sœur Lulu interprète un numéro de vaudeville. Pendant qu’elle joue, il commence à pédaler et à faire avancer son dirigeable en arrière-fond. Malheureusement, le ‘Moon’ est détruit lors d’un incendie provoqué par un jet de pétard. Dixon construit rapidement un autre dirigeable, qu’il nomme le ‘Sky-cycle’ et le pilote pour amuser les foules au parc Olentangy.

En octobre 1907, Dixon est invité à participer au Tournoi aéronautique international de Saint Louis. Emporté par le vent, plus fort que prévu, à 1 500 pieds (500 m) d’altitude, Dixon effectue une réparation en vol sur la chaîne d’entraînement, qui a sauté un pignon. Il s’éloigne de 12 miles de sa trajectoire et procède à un atterrissage forcé sur la rive est du Mississippi. Les journaux le surnomment alors « le plus jeune aéronaute du monde ». Après ce succès, il émet des actions pour financer une version mécanisée de son appareil.

Le jour de ses 17 ans, il vole au-dessus de Dayton, Ohio, à bord d’une montgolfière de sa fabrication. Il continue d’exhiber ses dirigeables aux États-Unis d’Amérique et au Canada jusqu’en 1910. Le dimanche 4 septembre de cette même année, il manque de s’écraser en mer avec son dirigeable motorisé lorsque le moteur se fend à une hauteur de 500 pieds (150 m) lors d’un vol organisé dans le cadre du meeting aérien de Harvard à Boston, au Massachusetts. Il atterrit finalement à seulement trois mètres du bord de l’eau.

Les avions

En 1911, Dixon se convertit aux plus lourds que l’air en volant sur un biplan Curtiss et se voit attribuer sa licence le dimanche 6 août de cette même année. L’aviateur Glenn Curtiss est très impressionné par les capacités de Dixon et lui confie un emploi dans le cadre de la Curtiss Exhibition Company. La société lui fournit un Curtiss « Pusher » (‘Pousseur’), qu’il nomme ‘Hummingbird’ (‘Colibri’). Il embarque immédiatement pour une tournée vers les principales villes du pays, voyageant par train avec son avion sur un wagon-plateforme.

L’EXPLOIT

En septembre, il exhibe son avion au Montana Fair’ (Foire du Montana) d’Helena. Au dernier jour de la manifestation, il accomplit son exploit le plus difficile : une tentative de franchissement du ‘Continetal Divide’, c’est-à-dire la ligne de partage des eaux entre le Pacifique et le golfe du Mexique, exploit que nul avion n’a réussi jusque-là, aucun des pilotes téméraires n’ayant survécu à son entreprise. Son manager refuse de soutenir cette entreprise périlleuse jusqu’à ce qu’une prime de 10 000 dollars soit levée.

Le samedi 30 septembre 1911, Dixon vole d’Helena à Blossburg, soit 15 miles (environ 30 kilomètres) vers l’Ouest, en survolant le Mullan Pass (col), qui est le point le plus bas de cette chaîne de montagnes (6 324 pieds, soit 1 927 mètres d’altitude).

« Je peux imaginer le vol de Dixon depuis les Helena Fairgrounds à environ huit miles à l’est du Divide. Gagnant de l’altitude au-dessus de la vallée de Ten-Mile qui s’élève doucement, il aurait fait face à un mur de 1600 pieds de pentes arborées qui s’amincit en pâturage bordé d’arbres au sommet. Ce qui est plus difficile à imaginer est comment cet adolescent a eu le cran et la compétence pour tenter ce qui s’est avéré être une entreprise couronnée de succès. »

Tom Harpole, Airspacemag.com, 1er mars 2008

Le vol dure 26 minutes et Dixon devient le premier aviateur à franchir le ‘Continental Divide’. Le même jour, il effectue le vol retour vers Helena, mais celui-ci dure près de trois-quarts d’heure car l’appareil a du mal à prendre de l’altitude. Les 10 000 dollars lui sont remis par le gouverneur de l’État du Montana, Edwin L. Norris.

UNE FIN TRAGIQUE

Malheureusement, Dixon décède deux jours plus tard, le lundi 2 octobre 1911, à Spokane, État de Washington, pendant la foire inter-États. Reconnu comme le plus jeune pilote licencié des États-Unis d’Amérique, il effectue son premier vol de la journée à 15 h 00, après avoir détecté quelques problèmes de moteur. Il faut dire que l’air est dilaté et que l’avion met beaucoup de temps à décoller avant de traverser un thermique en cours de formation au nord du champ d’aviation. L’appareil s’incline dangereusement en passant de la colonne d’air ascendant à un fort courant d’air froid descendant, et c’est le drame.

Effectuant sa démonstration devant 12 000 spectateurs, l’appareil fait une chute verticale d’une trentaine de mètres et s’écrase sur la voie du Northern Pacific railroad, au nord du champ de foire. Le pilote décède moins d’une heure après son admission à l’hôpital.

Très petite, sa tombe se trouve dans le cimetière de ‘Greenlaw’ (‘Verte pelouse’), dans sa ville natale de Columbus, dans l’Ohio. Il s’agit d’un rectangle de briques de calcaire portant une plaque sur laquelle sont gravés ces quelques mots :  « Cromwell Dixon, World’s Youngest Aviator, Loved By All » (« Cromwell Dixon, Plus jeune aviateur du monde, Chéri de tous ! »).

MONUMENTS

Un monument commémorant sa traversée historique du ‘Continental Divide’ a été érigé sur le Montana State Fairgrounds (champ de foire de l’État du Montana) en octobre 1912, mais est déplacée un peu plus tard. Depuis le mardi 6 octobre 2009, il se trouve dans le parc Morrison, au sud-ouest de l’aéroport régional d’Helena. La semaine précédente, le mercredi 30 septembre 2009, la date du 30 septembre est déclarée ‘Cromwell Dixon Day’ par les commissaires du comté de Lewis et Clark.

Le Cromwell Dixon Drive d’Helena rappelle son souvenir, tout comme le Cromwell Dixon Campground, sur le MacDonald Pass, près de Blossburg. Sur l’aérodrome de Blossburg même, une plaque bronze est apposée sur un monument en roche commémorant l’atterrissage de Dixon.

ÉPILOGUE

Comme Jose Antonio Chávez Dartnell, Cromwell Dixon est mort trop jeune, trop tôt, pour donner toute la mesure de son immense talent. Il reste néanmoins dans les annales comme le plus jeune aviateur de son époque et comme le pilote qui aura, symboliquement, franchi le premier le ‘Continental Divide’, ouvrant ainsi la voie à d’autres pionniers plus chanceux, mieux équipés et/ou mieux préparés.

Mieux que cela, il devient aussi le premier pilote à franchir la ligne de partage des eaux courant de l’Alaska jusqu’à la Terre de Feu et donc, symboliquement, le premier pilote de montagne du Nouveau Monde, bien avant le lieutenant argentin Luis Cenobio Candelaria, qui traverse les Andes le samedi 13 avril 1918 d’est en ouest à bord de son Morane-Saulnier Type L ‘Parasol’.

Il a ainsi confirmé l’adage selon lequel « la valeur n’attend pas le nombre des années », mais il nous a, lui aussi, laissés orphelins d’autres exploits mythiques…

Bernard AMRHEIN


SOURCES

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