Éditorial 8 : Tempête sur le mont Blanc


Pas une semaine ne se passe sans que l’aviation en général, et l’aviation sportive ou de loisir en particulier, ne soient pointées du doigt. Cette fois-ci, c’est la pratique de l’aviation de montagne qui se trouve menacée par les magistrats de grandes communes du massif du Mont-Blanc qui, dénonçant les dérives de quelques individus, s’en prennent à une certaine pratique dans son ensemble. Pilote de Montagne (PDM) tente de faire le point de la situation et d’en tirer des conclusions…

COUP DE TONNERRE

Dans un communiqué conjoint publié le mardi 13 avril 2021, les maires de Chamonix et de Saint-Gervais-les-Bains (74/Haute-Savoie) appellent une nouvelle fois l’État à mieux encadrer, et ce « dans les plus brefs délais !!! », l’aviation de loisir dans le massif du Mont-Blanc, les associations Mountain Wilderness et ProMont-Blanc leur emboîtant le pas.

Nous pourrions consacrer tout un éditorial à ergoter sur les arguments soutenant cette « injonction », mais ne retiendrons que deux points.

Dans un premier temps, Éric Fournier, Maire de Chamonix, indique que, « certains week-ends du printemps, les grands glaciers du massif “servent d’altisurfaces pour l’entraînement des pilotes”, ce qui crée “une nuisance assez considérable” dans toute la vallée et pour la faune sauvage ». Et l’article d’ORANGE ACTU d’ajouter : « “Est-ce encore normal que des pilotes puissent faire plusieurs posés et redécollages sur un même glacier dans la même journée ?”, demande-t-il en évoquant des photos avec “4 ou 5 avions posés sur le glacier le même jour” ».

Malheureusement, sur les réseaux sociaux, aucune trace tangible de ces preuves irréfutables… Monsieur le Maire, ne doutez pas que si vous consentiez à nous confier ces photos, nous nous ferions un devoir de les publier sur notre site Internet et sur notre compte Twitter en les accompagnant des commentaires que de telles pratiques mériteraient.

Voici donc pour la position officielle.

Dans un deuxième temps, il est encore plus intéressant de lire certains commentaires de l’article cité, la discussion dérivant immanquablement sur la haine des riches, ceux qui peuvent s’offrir des vols en montagne. Là aussi, nous n’argumenterons pas sur le fond, mais sur cet échange entre deux internautes :

Que sous-entend ‘Saradado’ ? Qu’il ne faut pas s’attaquer aux véritables sources de pollution tout de suite, mais s’en prendre en priorité aux plus faibles, pour les détruire irrémédiablement, les exhiber en victimes sacrificielles et, se targuant de cette nouvelle minuscule victoire, ne s’occuper des plus gros, des plus forts, qu’ensuite ? Cette phrase anodine ne dévoile-t-elle pas une véritable stratégie pour décarboner la vallée par étapes, en commençant par des sports dits de loisir prétendument réservés à une élite ?

NUAGES NOIRS SUR LE MONT BLANC

Dans un autre article, publié sur Aerobuzz.fr le jeudi 15 avril 2021, Frédéric Marsaly tente de rétablir certains faits et d’argumenter en insistant sur les progrès attendus en matière de réduction des Gaz à effets de serre (GES) et de diminution de la pollution sonore pour l’aviation. Nous-mêmes avons, dès le début du mois de novembre 2020, élaboré un réquisitoire complet mettant en évidence l’impact des pollueurs massifs sur la vallée de l’Arve et, au-delà, sur la mer de Glace et la vallée Blanche…

Avec le développement des polémiques en cours (refus d’attribuer des subventions aux aéroclubs poitevins faisant découvrir les joies de l’aviation à des enfants « différents », refus d’attribuer des subventions au Yacht-Club de Vincennes, qui n’est en fait qu’un club de voile…), on tente de réanimer une hypothétique lutte des classes en se portant sur un terrain prétendument écologique. En effet, si Quentin Bernier-Gravat, jeune élu novice en politique (et en rhétorique) a fait amende honorable sur Twitter, il faut noter qu’une autre élue EELV, Madame Murielle Hauchemaille, a de suite donné les véritables raisons de ce refus en affirmant qu’on n’allait pas subventionner la passion de quelques « copains ».

Via toutes ces prises de positions, les pseudo-écologistes veulent changer l’état d’esprit du plus grand nombre, stigmatiser les représentants du Mal et avancer par étapes, dans le cas qui nous intéresse, en fermant (et en détruisant) l’aérodrome de Sallanches (adieu, LFHZ, détruit cette semaine), en règlementant strictement, ensuite, le survol du massif du Mont-Blanc. Le problème est que cette course à la règlementation (et, surtout, à l’interdiction) est une course vaine et sans fin, une véritable course à l’échalote. Bref, nous aurons toujours une guerre de retard.

UN MAL BIEN FRANÇAIS

C’est d’ailleurs vrai dans tous les domaines dans cette Nouvelle France : un incident engendre immanquablement une nouvelle loi, autour de laquelle on débattra puis on communiquera beaucoup, mais dont on se moquera éperdument de l’application pratique. Notre pays est le champion incontesté des normes et des règlements, mais il est bien incapable de faire exécuter les peines (de prison ou autres), incapable d’encaisser la plupart des amendes infligées aux contrevenants, incapable d’arrêter simplement la plupart des délinquants qui, si par malchance ils étaient pris, seraient sortis du tribunal avant même que l’encre du procès-verbal de police (ou de gendarmerie) ait eu le temps de sécher.

Un avion sur les contreforts du mont Blanc

Prenons un cas emblématique qui, justement, touche au mont Blanc. Le mardi 18 juin 2019, un avion de tourisme immatriculé HB-PIC (en Suisse, donc) et siglé au nom d’une célèbre marque de montres de luxe (on frise la provocation là, non ?), ne pouvant pas se poser au dôme du Goûter du fait de la présence de nombreuses cordées, atterrit à 400 m du mythique sommet, dans une zone protégée, donc forcément interdite.

Le maire de Chamonix porte plainte. Le jeudi 19 novembre 2020, soit quinze mois après les faits, le contrevenant, un contrôleur aérien genevois, plaidant un défaut de connaissance intime de ces lieux, est condamné par le tribunal correctionnel de Bonneville à une contravention de… 38 euros pour atterrissage d’un avion de tourisme dans un secteur interdit et défaut de bouteille(s) d’oxygène.

Ce cas de figure n’ayant pas été envisagé, car on considère qu’aucun pilote responsable n’oserait se rendre coupable d’une telle transgression, ont applique un barème si ridicule que c’est l’ensemble des représentants locaux et de l’État (municipalité, Peloton de Gendarmerie de haute montagne [PGHM], tribunal correctionnel…) qui se décrédibilise et se déconsidère.

Happening au sommet

Le deuxième incident se déroule une semaine seulement après le premier. Le mercredi 26 juin, toujours en 2019, s’élançant de Planpraz sur les hauteurs de Chamonix (à environ 2 000 m d’altitude), près de 150 parapentistes profitent des courants ascendants et se posent au sommet du mont Blanc.

« Parmi ces dizaines de pilotes, un faible pourcentage étaient habitués aux conditions de la haute montagne et les spécialistes considèrent que c’est un miracle si le nombre de victimes a été si faible. À une telle altitude, le manque d’oxygène rend les décisions moins lucides et les réflexes moins efficaces. Résultat, la journée s’est bel et bien terminée par un accident mortel. Et pour couronner le tout, porter secours à ce pilote accidenté a été très délicat. Impossible de faire voler un hélicoptère dans un ciel parsemé de parapentes. Impossible également de s’approcher de certaines zones que la chaleur rendait trop dangereuse (chutes de pierres). Le pilote, retrouvé sur le versant italien, aurait raté son décollage… »

Ce qui peut être toléré comme un exploit individuel et personnel devient une bêtise lorsqu’on fait ça en groupe. Deux jours plus tard, les mairies de St-Gervais-les-Bains et de Chamonix prennent des arrêtés pour interdire les vols en parapente autour du mont Blanc. Des règlements pour couvrir la fin du mois de juin car, en juillet et en août, période particulièrement chargée dans le Massif, les vols sont interdits par la Préfecture depuis plusieurs années. Début juillet, c’est côté italien que l’on prend le sujet en main. Le Président du Val d’Aoste demande à l’autorité de régulation de l’aviation civile italienne d’établir de nouvelles règles destinées aux parapentistes.

Au bilan

Comme toujours, en France, ce n’est pas au(x) contrevenant(s) que l’on s’en prend. Le drame, c’est qu’on fait toujours d’un cas d’espèce une généralité et que pour éviter une potentielle récidive d’un acte délictueux, c’est l’ensemble des usagers ou des pratiquants que l’on pénalise. Une infime minorité d’automobilistes ne respectant pas les limitations de vitesse en agglomération et c’est la France entière qui se couvre de dos d’ânes, parfois très dangereux pour les motards. Il serait tellement plus simple d’installer des caméras de surveillance équipées d’un radar et de ne flasher que les chauffards.

Un aviateur suisse expérimenté (9 200 heures de vol au compteur) se pose-t-il au mont Blanc et c’est toute la communauté des aviateurs de montagne français qui est pointée mise au pilori. Lui n’aura écopé que d’une amende pour le moins symbolique et non dissuasive, tous les autres auront été salis.

Certains pilotes exagèrent en effectuant plusieurs tours de piste d’affilée sur le glacier d’Argentière, dont acte, mais ce n’est pas leur immatriculation que l’on relève, ce n’est pas eux que l’on dénonce, ce n’est pas eux que l’on poursuit, ce n’est pas eux que l’on juge, mais c’est toute la communauté des pilotes de montagne que l’on pénalise au prétexte que certains irresponsables sont allés trop loin et que d’autres pourraient les imiter. En France, on peut faire tout et n’importe quoi sans véritablement en payer le prix. Coupable mais pas responsable, l’actualité est d’ailleurs truffée d’exemples de toutes sortes sur des dérives réglementaires et judiciaires dépassant l’entendement et insultant, quotidiennement, l’intelligence des citoyens honnêtes.

ALLONS PLUS LOIN

J’alerte ici solennellement la communauté des pilotes de montagne : les choses ne s’arrêteront pas là. Certaines organisations reconnues, certains médias s’intéressant de près à l’aviation de montagne, voire même quelques personnalités pourront bien tenter de négocier avec les autorités locales ou des associations ne représentant qu’elles-mêmes, la boîte de Pandore est désormais ouverte. Si les maires concernés prennent une position si radicale, c’est bien qu’ils volent au secours de la victoire et qu’ils pourront se targuer d’avoir été à l’initiative de mesures toujours plus restrictives, qui ne pénaliseront en fait, et comme toujours, que ceux qui respectent les règles.

Si l’on souhaite faire du massif du Mont-Blanc un sanctuaire, une réserve naturelle, si l’on veut vraiment faire de Chamonix et de Saint-Gervais-les-bains des écomusées… allons jusqu’au bout du raisonnement : fermons l’Autoroute du mont Blanc, qui draine des dizaines de milliers de véhicules de transport logistique, fermons le tunnel du mont Blanc, qui incite ces transporteurs routiers à tracer au plus court sans bénéfice direct pour les vallées, interdisons tous les appareils de chauffage produisant du CO2… Utopique n’est-ce pas ? Continuons… Interdisons les remontées mécaniques, de quelque nature que ce soit, créons une réserve naturelle complètement fermée à toute activité humaine ce qui, puisqu’il n’y aura plus de blessés en haute montagne, permettra de dissoudre toutes les unités de secours inutiles et évitera que leurs hélicoptères génèrent un bruit insupportable du fait de leur norias incessantes. C’est bien à ce prix que la mer de Glace retrouvera l’étiage de notre enfance et, on peut toujours rêver, redescendra peut-être jusqu’aux Bois…

Bien entendu, aucune de ces propositions ne recueillera les faveurs d’élus cédant au sensationnalisme, à la démagogie et, pour tout dire, à l’électoralisme, en soutenant des mesurettes sans impact véritable sur l’environnement. Tout le monde comprendra bien qu’il faut préserver le tourisme, industrie sinistrée en cette période de crise sanitaire, et que l’on ne pourra rien faire face au poids logistique et économique du Transport international routier (TIR) et de ses lobbies… car ils pourront, eux, bloquer les vallées et faire pression sur les politiques et sur les populations.

ÉPILOGUE

Les semaines se suivent et se ressemblent, malheureusement. Avec la crise sanitaire sans fin affectant l’aéronautique française et l’affaiblit au point d’en faire la cible privilégiée des activistes de tout poil, l’aviation de montagne est au plus mal, sans vraiment mesurer ce qui va lui tomber dessus. Pour l’instant, « tout va très bien, Madame la marquise… ». Vivement que les activités aériennes reprennent, vivement que les citoyens respectant le confinement qui leur est imposé (tandis que certains irresponsables politiques se promènent sur les berges du lac Titicaca en nous narguant tous) puissent, eux-aussi « voter avec leurs pieds », changer de vie et reprendre goût à la liberté, et nous redeviendrons tous un peu plus raisonnables.

Bien entendu, il y a urgence climatique, il y a toujours eu une urgence climatique et il y en aura toujours, mais le traitement des effets n’est pas l’apanage de certains mouvements politiques qui veulent changer le monde en profondeur, quitte à contrôler les rêves des petits, en les éduquant, mais aussi des plus grands, en les rééduquant. Il y a là une prétention et un mépris qui dépassent l’entendement.

Une fois encore, il faut avoir les idées claires. On ne peut pas négocier avec ces gens-là, ni même tenter de les amadouer en recherchant un compromis. Ils ont un agenda politique et des buts de guerre, ce qui est légitime, à nous de nous mobiliser, de nous réunir et de ne rien laisser passer. À nous aussi de faire le ménage dans nos rangs et de dénoncer les goujats qui se prétendent aviateurs de montagne au mépris de toutes les réglementations en vigueur.

Bernard Amrhein

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