Un accident en temps de guerre – L’histoire du Vickers Wellington d’Issime (Italie du Nord)


Il y 77 ans, un bombardier Vickers Wellington s’écrasait sur les pentes du Monte Voghel, dans les Alpes italiennes, au nord-ouest de Milan. Les sources traitant de ce crash étant particulièrement rares, Pilote de montagne (PDM) traduit, de l’Italien vers le Français, un texte publié le 6 août 2012, par un auteur non identifié à ce stade, à l’adresse Internet : https://www.aviazionecivile.it/forum/threads/storica-un-incidente-in-tempo-di-guerra-la-storia-del-vickers-wellington-di-issime.125389/

Il s’agit certainement du frère de Marco Soggetto, qui a écrit un livre à ce sujet (voir dernière note).

Merci à nos lecteurs de nous signaler le prénom de l’auteur de ce message s’ils l’identifiaient.

« Comme promis à nos Membres, j’ouvre un court thread pour vous raconter une tragédie qui a eu lieu il y a presque soixante-dix ans[1], fin novembre 1943. C’est une histoire que je vous raconte de “seconde main”, en puisant de mémoire à la source principale, qui est le livre que mon frère a écrit à ce sujet. J’ai négligemment oublié l’ouvrage, qu’il m’a donné, à la maison en Italie et, par conséquent, je ne peux même pas poster de photos des archives historiques qu’il a trouvées, étant donné que les autorisations de Copyright ne couvrent probablement pas leur utilisation sur Internet.

Tu t’occupes de la paperasse, on y va.

En 1943, les Alliés attaquent la ligne Gustav et, en Italie, l’avancée est au point mort. Mussolini a été libéré de la Prison du Campo Imperatore[2] et forme, aux côtés d’Hitler, la République sociale[3], tandis que les premières bandes de partisans prennent forme dans toute l’Italie du Nord. Bref, pour clore cette introduction historique, les Alliés sont à la recherche d’une brèche dans cette Forteresse Europe qui, bien que dans les cordes, reste toujours dure à cuire.

Déplaçons-nous dans le Val d’Aoste : c’est une nuit de fin automne, les montagnes sont déjà enneigées et, dans le fond de la vallée, les villageois sèchent les châtaignes. La guerre est lointaine, mais néanmoins présente : les premières bandes de jeunes insoumis se forment, de nombreux autres sont partis pour la Russie et la seule chose qui restera d’eux sera un nom sur les pierres tombales à côté des mairies et des églises. Cependant, et tout à coup, quelque chose se passe qui amène la guerre directement au-dessus des pays de la moyenne vallée du Lys (http://goo.gl/maps/dumZ0). Un bruit de moteurs d’avion passe au-dessus des délicats rascard[4] walser[5] d’Issime[6], remplit la vallée et puis, après peu, un grondement. De ceux qui montrent que les gens qui se sont retrouvés au milieu de tout ça sont morts.

Les jours suivants, les habitants des vallées montent vers les sommets, à la recherche de survivants et, pourquoi pas, de quelque chose à récupérer. Nous sommes dans une vallée pauvre, isolée, en temps de guerre. Les montagnards trouvent quelques cadavres, défigurés, des munitions en quantité, beaucoup de morceaux d’aluminium qui deviendront des gouttières, des toits, des abreuvoirs. Les dépouilles finiront, bénies par le prêtre local dans un mélange de dialecte haut allemand et latin, au cimetière d’Arnad, en contrebas. Ici se termine la chronique et commence la légende. Ils étaient italiens. Ils étaient anglais. Non, ils étaient américains. Non, ils étaient Russes, Polonais,Allemands. Puis, le temps passe et tout le monde oublie.

En 2009, mon frère et un ami escaladent le Monte Voghel, dans le groupe des Dames de Challand. Il s’agit d’un fier gaillard de 2 925 mètres de haut (voir photo ci-dessous).

Le Monte Voghel vu de loin

Marco, c’est le nom de mon frère, et son ami Federico, sont des habitués de la région (ou plutôt, Fede y vit) et ils ont entendu les anciens parler d’un avion qui, il y a longtemps déjà, s’était écrasé dans cette région. Les histoires différaient selon la montagne, le mois, l’année, l’avion, qui l’avait trouvé et ce qu’ils avaient trouvé. Il ne manquait plus que les aliens et Jacob. Le fait est que les deux nouveaux Indiana Jones décident de partir à la conquête du Voghel et à la recherche de quelques indices.

La montagne en question est une bête laide, sans sentiers, pleine de rochers raides, de surplombs, de vipères, de chèvres sauvages et pas, en somme, pas vraiment une excursion de collège. Il faut au moins quatre heures pour y arriver (quatre heures pour des personnes entraînées que j’ai du mal à suivre) et, pourtant, je pédale 30 km au moins trois fois par semaine.

La zone du crash, non loin du sommet

Les expéditions (parce qu’à la première succèderont de nombreuses autres), apporteront en dot une masse de pièces, rouillées ou non, en acier et en aluminium, de câbles électriques revêtus de tissu, d’étranges masses tordues par un choc qui avait certainement dû être effrayant. Les débris sont éparpillés à environ 2 800 mètres d’altitude, bien en dessous du sommet de la montagne. Dans la vidéo qui suit, tourné par Marco en altitude, voici quelques-unes des premières pièces retrouvées.

 

La réponse classique de n’importe qui, à la vue de ces derniers et d’autres affaires, est “chemminghiasono?” (intraduisible, sauf par un Italien…). Et avec raison, je crois. Mais il s’acharne, annote patiemment toutes les pièces, les photographies… prend note de tous les sigles qu’il peut trouver et se fie à quelques experts « chasseurs d’épaves aériennes », basés surtout en Allemagne et en Norvège, pour identifier l’appareil.

Les réponses ne se font pas attendre, elles sont toutes univoques : il s’agit d’un Vickers Wellington, plus précisément d’un Mark X, c’est-à-dire celui-ci :

Le Wellington Mark I, N° de série N2980, est exposé au musée de Brooklands au sud de Weybridge (Surrey, GB)

Un bombardier moyen construit au Royaume-Uni de 1938 jusqu’à la fin des hostilités, un honnête cheval de trait qui, cependant, était déjà considéré comme dépassé en 1943. L’identification, à partir de pièces de petite taille telles que celles vues dans la vidéo ou les portraits ci-dessous :

 

Point fort parce qu’il permettait à l’avion de subir des dommages très importants, talon d’Achille car il ne permettait pas l’installation de nouvelles ouvertures, à moins de revoir toute la structure.

Après avoir trouvé le modèle de l’avion, il fallait trouver de QUEL avion il s’agissait. Ce n’est pas rien, car plus de 3 800 Mark X ont été construits. Marco part dans une recherche qui le conduit à parler aux petits-enfants d’anciens pilotes de bombardiers, témoins oculaires, historiens spécialisés et de nombreux habitants de la vallée.

L’histoire complète, avec toutes ses impasses, ses fausses pistes et ses erreurs, est trop longue à rapporter ici, et d’ailleurs je n’en serais pas capable. En substance, cependant, le Wellington qui s’est écrasé sur le Monte Voghel était armé par un groupe de huit aviateurs australiens, tous volontaires et tous très jeunes, en grande partie même pas vingt-six ans, partis de Tunisie libérée pour Turin. Leur mission était inclue dans l’Operation Pointblank, une série de sorties conçues par le commandement britannique pour, d’une part, frapper l’industrie de guerre italienne (les usines du « Triangle industriel » GE-MI-TO)[7] et, d’autre part, pour effrayer la population civile et pousser les premières formes de dissensions, comme la grève de Mirafiori[8], dans une véritable attaque contre le pouvoir fasciste de la RSI.

Une histoire qui, personnellement, m’a impressionné est celle d’un navigateur canadien, M. Doyle, dont le petit-fils est devenu l’ami de Marco et a raconté ses mémoires dans un livre (lien sur Amazon : http://www.amazon.com/Grandpas-War-Shawn-S-Doyle/dp/1897508549 ). Âgé d’à peine vingt ans, le jeune Doyle avait pris part à cette mission et avait vu, pétrifié, les collines se lever autour de Turin tandis que son avion, chargé de bombes, était contraint de réduire l’altitude à cause du poids supplémentaire de la glace s’étant formée sur les ailes. Confrontés à la perspective d’une mort certaine, l’équipage – à peine plus que des adolescents, comme Doyle – décida de larguer, dans le noir, les bombes en soute : sauvant leur vie mais condamnant à mort, peut-être, d’autres personnes, qui sait ?

Aujourd’hui encore, après soixante-dix ans, l’ancien navigateur canadien est angoissé de savoir où ont impacté les bombes larguées depuis son avion.

J’espère que cette histoire vous a intéressé, tout comme il a été intéressant pour moi de suivre son évolution dans la réalité.

Je m’abstiens d’ajouter le nom complet et le titre du livre de mon frère, car ce n’est pas mon intention de le faire connaître (et ce ne serait pas juste) ; la seule chose que je tiens à ajouter est que, si vous êtes en Vallée d’Aoste cet été, le 20 août, Marco présentera cette histoire, dans un style plus flatteur que le mien (c’est l’Umberto Eco de la famille), à Brusson (Ayas). »

Traduction de l’Italien : Bernard Amrhein


NOTES

 

[1] Pour mémoire, cet article date du 6 août 2012

[2] Campo Imperatore est une vaste haute-plaine, située entre 1 600 et 1 800 mètres d’altitude, dans le massif des Apennins, près du Gran Sasso, dans la province de L’Aquila, dans les Abruzzes. Elle est longue de 20 km, et large jusqu’à 7 km : https://fr.wikipedia.org/wiki/Campo_Imperatore

[3] République sociale italienne (RSI), aussi appelée République de Salò : https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_sociale_italienne

[4] Le raccard (en Suisse), regard (en Savoie1) ou rascard (en Vallée d’Aoste) est un grenier indépendant surélevé bâti en pièce sur pièce et comprenant une aire centrale, des gerbiers latéraux et des pièces à grain.

[5] Les Walser sont un peuple paysan germanophone, qui a migré par étapes vers les hautes contrées alpines, en Suisse, en Autriche, en Italie, et en France. Il aurait obtenu sa dénomination tardive après avoir résidé et s’être en partie implanté dans le haut Valais.

[6] Issime est une commune italienne de la région Vallée d’Aoste. Issime se trouve dans la moyenne vallée du Lys (ou de Gressoney), une des vallées latérales.

[7] Triangle industriel Gênes, Milan,Turin.

[8] L’usine Fiat-Mirafiori est un site industriel du constructeur automobile Fiat Group Auto. Le site est implanté dans le quartier de Mirafiori Sud à Turin en Italie.

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