5 janvier 1892 – Naissance de Joseph Thoret, le “pilote des tempêtes”


L’une des plus grandes figures de l’aviation en général, et de l’aviation de montagne en particulier, est celle de Joseph Thoret, que ses contemporains ont d’emblée surnommé « Thoret Tempête », puis « Thoret mont Blanc ». Pourtant, ce chercheur et expérimentateur acharné est assez méconnu dans notre pays. C’est donc un réel bonheur, pour Pilote de montagne, de retracer la vie de ce pionnier des airs.

UNE CARRIÈRE MILITAIRE

Juste François Joseph Thoret naît à Dole (Jura) le 5 janvier 1892. Rapidement, il abandonne ses études pour se consacrer à l’aviation. Il s’inscrit donc à l’École Bressane d’Aviation d’Ambérieu-en-Bugey, où il obtient le brevet de pilote n° 708 sur Blériot-Anzani le 11 mars 1911. Spécialiste du vol à voile et du pilotage en montagne, Joseph Thoret, également surnommé « le pilote des tempêtes », consacre sa vie à l’étude de la navigation aérienne et à ses recherches sur les vents rabattants. Ainsi, en 1913, il plonge dans une tempête à bord de son Blériot pour démontrer le bien-fondé de ses observations.

Engagé dans l’aéronautique militaire, il est affecté à l’École d’Avord et obtient son brevet de pilote militaire à Pau, le 3 août 1913, sous le n° 306. En 1914, le caporal Thoret est affecté à l’escadrille BLE 10 à Belfort, où il se trouve confronté aux phénomènes ascendants et rabattants. Au début de la guerre, il rejoint l’escadrille Voisin n° 29 et, le sixième jour du conflit, engage le premier combat aérien contre un avion ennemi à coups de revolver. Le 29 janvier 1915, le sergent Kolb et lui-même sont abattus en Allemagne et faits prisonniers. Joseph Thoret est rapatrié sanitaire via la Suisse et  poursuit une carrière militaire dans l’aviation.

UNE CARRIÈRE DE CHERCHEUR

En 1920, à Villacoublay, porté par des courants ascendants créés par le relief des hangars, Thoret réalise des vols dits « à reculons ».

Le 1er janvier 1923, à Biskra, en Algérie, il franchit un seuil supplémentaire, en maintenant, pendant 7 heures et 3 minutes, son appareil (un Hanriot type 14), hélice calée, en vol de pente, battant ainsi le record établi par Alexis Maneyrol (1891-1923) à bord d’un planeur. Record que Maneyrol ne tarde pas à lui reprendre, signant un vol de huit heures et cinq minutes, le 29 janvier 1923, avec un appareil Peyret. À plusieurs reprises, dans des conditions identiques, Thoret réussit à tenir l’air avec un Hanriot HD.14. Le 3 janvier 1923, toujours à Biskra, il donne les premières leçons de vol à voile en double commande et, ultérieurement, invente le vol en perte de vitesse à plein régime dans des rabattants.

Le 6 août 1924, à Saint-Romain-les-Alpilles, il inaugure la Section d’études de vol dans les remous (aussi appelée « école de tempête ») et met en pratique la technique du vol « hélice calée ». D’autres établissements identiques sont créés à Damas (Syrie), Agadir (Maroc), Prague (Tchécoslovaquie) et au Fayet (73/Haute-Savoie). Joseph Thoret est alors détaché au Service technique de l’industrie de l’aéronautique (STIA).

LE PILOTAGE EN MONTAGNE

Dès 1925, Thoret crée une école de baptême de l’air à Chamonix. En trois ans, sur un Salmson des surplus militaires transformé en triplace, il fait découvrir les turbulences à 410 personnes.

En août 1926, impressionné par les exploits locaux de Thoret, un mécène, Assan Dina[1], un petit-fils de maharadja, astronome et propriétaire de l’observatoire du mont-Blanc, proche du refuge Vallot (4 367 m), le contacte pour effectuer des parachutages de matériel et de ravitaillement au pied du refuge. Thoret accepte et c’est à bord d’une « limousine » Farman F71 à moteur Salmson de 230cv, affrétée par Dina, qu’il effectue les largages, prévus initialement au départ de Genève-Cointrin, distant de 75 km. En septembre, les 1 100 kg de matériel nécessitent 26 rotations depuis Genève compte tenu de la faible charge marchande de l’appareil. Le mécano de Cointrin, Louis Demaurex, participe à l’un de ces vols.

Cependant les trajets aller-retour entre Genève et le refuge (150 km) renchérissent l’opération. Aussi Thoret cherche-t-il rapidement un terrain proche de Chamonix pour accueillir le Farman. Le choix se porte assez vite sur une vaste prairie près du village des Praz-sur-Chamonix, à 10 km du refuge Vallot. C’est de là que Thoret s’envole par la suite pour ravitailler le refuge et l’observatoire, économisant ainsi les vols aller-retour vers Cointrin. Toutefois, au cours d’un vol entre Genève et Chamonix (date et circonstances imprécises), des ennuis de moteur l’obligent à se poser en urgence. Il atterrit sur une prairie en bordure de l’Arve, sur la commune de Passy. Thoret note alors l’importance de ce lieu et le signale à Dina, qui pensait installer un aérodrome à Chamonix et créer l’Aviation du mont Blanc. C’est pourtant là, mieux qu’à Chamonix, à 65 km de Genève, à Passy, au lieu-dit Marlioz, que l’aérodrome dit « du Fayet » se développe.

À partir de cette plateforme, Thorez organise également des vols touristiques entre Chamonix et Genève, à bord d’appareils dont le plafond n’excède pas 3 000 mètres. Il ravitaille le refuge Vallot, perché à 4 307 mètres d’altitude dans le Massif du mont Blanc, en parachutant le matériel, puis en atterrissant sur skis au cours des années 1926 et 1927.

Toujours en 1926, il réalise un vol à travers les Alpes en avionnette de 40 cv.

En 1927, Thoret chez Air-Union où il pilote des vols commerciaux entre Paris, Lyon, Marseille ou Genève à bord d’une berline Spad 33. Au cours d’un Paris-Marseille, suite à une panne-moteur il capote et passe l’avion sur le dos en Côte d’or, sans dommage corporel pour le pilote et les passagers. En avril, en Finlande, il s’entraîne aussi à décoller et à atterrir sur la neige avec des skis en guise de train d’atterrissage. Puis il rentre à Chamonix.

Thoret et le grand Robert Bajac (1897-1935) inaugurent le terrain de Passy a le 12 janvier 1928.

Avant le début de la saison touristique, Thoret effectue les Genève-Passy et ses vols d’essai au mont Blanc à bord du Spad 56 à sept places d’Air Union (420 cv, immatriculation F-AIMO). Dès le 18, avec le Salmson de 1918, il inaugure la mise en pratique de la navigation mixte, des vols utilisant au maximum les courants favorables le long des reliefs, entre Cointrin et Chamonix et dans les circuits des Alpes. Pendant trois ans d’expérimentation, sa méthode montrera ses avantages : économie de carburant, réduction d’usure du moteur, gain de temps et aussi agrément durant les vols, unanimement apprécié par la clientèle. Il faut préciser que le plafond de l’appareil est de 3 000 m mais Thoret l’amène facilement à 3 800 m grâce aux ascendances. En été, du 25 juin au 6 octobre, il compte 240 h de vols touristiques avec passagers. L’hiver, Thoret le passe à Paris.

Entre 1928 et 1930, il emporte ainsi 1 612 passagers sur le mont Blanc, parfois avec l’hélice calée ! Seul à bord du Potez-36 immatriculé F-AJGT : « Avec 95 cv, je m’amusais à faire 95 minutes de danse sur place dans la tempête de neige du Mt-Blanc. » Son surnom de « Mont Blanc » lui est alors attribué, en raison du succès de ses vol,s par le journaliste Roger Labric, alors rédacteur en chef de L’Aéro-Sports, journaliste à La Vie Aérienne, au journal Le Sportif et au journal La Liberté[2].

En 1932, Thoret transfère l’École des remous à Challes-les-Eaux et se consacre presqu’uniquement à la prospection du massif du Mont-Blanc.

En 1935, il tente à nouveau la traversée des Alpes sur un appareil encore plus léger qu’en 1926, une avionnette biplace SFAN-1 à moteur Poinsard de 25cv, un motoplaneur actuel. Le 12 août, il vole de Paris/Le-Bouget à Auxerre, Lons-le-Saulnier, Challes-les-eaux. Le 13, il poursuit son vol vers Challes, Aiguebelle, le mont Cenis et Turin. Le 14, retour Turin/Challes, puis retour sur Paris en deux jours.

En automne, Thoret commémore les 25 ans du vol de Géo Chavez de 1910. Le 28 septembre, départ du Bourget de deux appareils (avec l’ingénieur Blazy) avec des escales à Genève, Sion, Brigue. Thoret atteint Domodossola où il se pose sur la prairie “Siberia”, à côté du monument dédié au Péruvien JorgeChavez-Dartnell. Dans les gorges de Gondo, il monte à 2 700 m, où il est fort secoué, alors que son moteur est deux fois plus faible que celui de Chavez. En outre, il lui faut 1 h 20’ depuis Sion.

En 1937, Thoret réalise l’un de ses derniers exploits, un vol d’une heure hélice calée sur Morane Saulnier 230 dans les vols ascendants. Hélas, en 1938, ses supérieurs suppriment l’École des remous.

DEUXIÈME CONFLIT MONDIAL

En 1939, Thoret réalise un exploit spectaculaire : sur un bombardier lourd Bloch-200, moteurs au ralenti, il réussit à tenir l’altitude plus d’une heure au-dessus de Sainte-Beaune. Envoyé ensuite au Moyen-Orient, il est rapatrié de Syrie en 1945 à la suite d’une double phlébite. Inapte au vol, il quitte l’armée de l’air avec le grade de commandant.

LA RETRAITE

En 1945, suite à des problèmes de santé, Thoret est déclaré inapte au vol et quitte l’armée de l’Air.

« Retiré à Saint-Rémi-de-Provence, Thoret vit avec son épouse en bordure de “son” terrain, sculptant et peignant des tableaux, recueillant des couleuvres, pestant inlassablement contre les vélivoles qu’il accuse d’avoir transformé une pédagogie de la sécurité en sport inutile. Craint autant que vénéré, il reçoit la visite régulière de tous les utilisateurs du terrain : Atger, Brun, Choisnet, Couston, Mathé et Noin [célèbres vélivoles français]. Il ne cesse de répéter que “pour être sûr, le vol à voile doit se pratiquer comme sur un appareil à moteur”. Joseph Thoret décède le 4 juillet 1971, à 79 ans. Ce grand champion de vol à voile, de la durée hélice calée sur poids lourds, du “racle-rocs”, des “rodéos dans les niagaras des rabattants”, de la “vaccination contre la mort dans les tourbillons les plus terrifiants”, ce professeur “ès tempêtes alpines”, toutes ces expressions sont de lui, disparaît en emportant le regret que son exemple n’ait pas été suivi et que ses écoles aient été fermées. Car il était persuadé, et il avait raison, que l’on aurait évité, en l’écoutant bien, des accidents en montagne.

Jouhaud »

ÉPILOGUE

Autant par les expérimentations que par la pratique, Joseph Thoret entend démontrer que la puissance des appareils se révèle inutile face à l’extrême violence des rabattants, affirmation que confirmeront en 1936 des essais menés en soufflerie.

Pionnier reconnu, le pilote de l’extrême forme des aviateurs aux conditions atmosphériques les plus rudes jusqu’à la fermeture de sa dernière école en 1938.

L’aviation de montagne doit donc beaucoup à ce pionnier, capable de se jouer des courants ascendants comme le fait si bien le chocard à bec jaune, emblème de notre site internet et de notre compte Twitter. Il est également à noter que Thoret s’est rendu en Finlande en 1927 pour s’initier au décollage et à l’atterrissage sur skis, épisode peu connue et peu documenté, sur lequel Pilote de montagne (PDM) devra se pencher rapidement… avec l’appui et le soutien actif de ses lecteurs, bien entendu.

Concaténation de plusieurs articles par Bernard AMRHEIN


SOURCES


NOTES

[1] « En 1923, Joseph Vallot, sans plus aucune ressources financières, vend l’observatoire à la fondation Dina. Assan Dina est un célèbre mécène d’astronomes, petit-fils d’un maharaja. Le refuge Vallot sera ravitaillé par avion. »  

[2]   « Adrien, Léon, Jean, Auguste, Roger Labric né le 19 février 1893 à Boulogne-Billancourt et mort le 24 mai 1962 à Paris 9e, est un cycliste, pilote de course, journaliste, romancier et historien français, spécialisé dans l’aviation et les courses automobiles. » 

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