25 janvier 1913 – Juan Bielovucic Cavalié achève le défi de Jorge Chavez Dartnell


Au panthéon de ces merveilleux fous volants sur leurs drôles de machines, Jean Bielovucic Cavalié occupe une place toute particulière. Aviateur franco-péruvien, il prend tout naturellement la succession de son compatriote Jorge Chavez-Dartnell et termine, dès qu’il le peut, la course de Brigue (Valais) à Milan (Italie) que ce dernier n’avait pas réussi à terminer, car il s’était écrasé à Domodossola (Italie) le vendredi 23 septembre 1910.

JEUNESSE

Juan Bielovucic naît, le mardi 30 juillet 1889 à Lima (Pérou) d’un père croate (Miho Bjelovučić/Juan Miguel Bielovucic) et d’une mère française (Adriana Cavalié). Le couple avait déménagé au Pérou quand le père de Bielovucic, originaire de Mokošica dans la région de Rijeka Dubrovačka , avait pris sa retraite de capitaine de la marine marchande.

Lorsque Juan a huit ans, son père tombe malade et la famille déménage à Dubrovnik (côte dalmate), où il décède peu de temps après. Juan et sa mère se replient alors sur la France afin de vivre auprès de leur famille française. C’est donc à Paris qu’il fait toutes ses études au lycée Jeanson-de-Sailly, puis à l’université, au sein de laquelle il obtient des diplômes en philosophie et en littérature. C’est à cette époque qu’on lui attribue le surnom de « Bielo ». Il n’a pas terminé ses études qu’il est déjà champion cycliste universitaire.

Article de Jacques Mortane paru dans l’Excelsior (10 janvier 1913).

CARRIÈRE AÉRONAUTIQUE

En 1908, Bielovucic s’inscrit à l’école de pilotage des frères Voisin et passe, à Mourmelon (en Champagne), son brevet de pilote en obtenant la licence de vol numéro 87 le vendredi 10 juin 1910.

Dès son second vol aux commandes du Voisin, il tient l’air pendant 25 minutes. Il participe donc aussitôt au premier meeting de Budapest (Hongrie) en s’inscrivant sous son nom croate, Ivan Bjelovučić, puis à la Grande Semaine de Champagne et au Circuit de l’Est, où il figure honorablement, mais demeure encore au second plan.

Du 1er au 3 septembre 1910, il participe, avec son biplan Voisin à moteur Gnome, au Raid Paris-Bordeaux, avec un départ depuis le champ de manœuvres d’Issy-les-Moulineaux et une arrivée sur l’aérodrome de Beau-Désert. Le premier jour, il atteint Orléans, à 121 kilomètres de distance. Le vendredi 2 septembre au matin, il atteint Poitiers, 140 kilomètres plus loin, puis rallie Angoulême après 103 km de vol. La dernière partie de l’épreuve s’achève le samedi 3 septembre à midi, lorsqu’il atterrit à Bordeaux. La distance de 540 kilomètres est parcourue en six heures et quinze minutes de vol, ce qui représente un record du monde de cross-country aérien avec escales. Le nouveau type d’avion est connu sous le nom de Voisin Type « Paris-Bordeaux ».

En 1910, il participe encore aux meetings de Bourges ainsi qu’au Circuito Internationale Aereo Di Milano, toujours aux commandes d’un avion Voisin. Fin septembre, Bielovucic embarque Filippo Tommaso Marinetti, fondateur du mouvement futuriste, au-dessus de Milan en tant que passager dans un biplan Voisin. Plus tard, Marinetti déclare que cette expérience l’avait amené à son nouveau concept de l’art, le Mouvement futuriste.

Ciel futuriste

En 1911, Bielovucic participe au Bourget Air Show et effectue le vol Paris-Nancy (295 kilomètres), établissant un nouveau record en deux heures et cinquante minutes pour l’itinéraire.

LE SÉJOUR AU PÉROU

Le dimanche 15 janvier 1911, Bielovucic retourne au Pérou, emportant avec lui un avion et le personnel technique requis par la Ligue aéronautique péruvienne. Après l’exploit malheureux de Chávez dans les Alpes, le pays est en ébullition car il faut faire oublier les pertes territoriales de la guerre du Pacifique et, pour les plus visionnaires, se préparer à une future guerre aérienne.

À Santa Beatriz, Bielovucic réalise le premier vol d’avion au Pérou, survolant Lima, Callao ainsi que la côte de l’océan Pacifique. Le président péruvien Augusto Bernardino Leguía y Salcedo et d’autres dignitaires assistent à cet exploit. Le dimanche 29 janvier, il effectue un vol de 20 minutes de Lima à Ancón, un jour avant de devenir instructeur de vol dans la première école de pilotage d’Amérique du Sud.

La même année, il devient colonel du Cuerpo de Aviación del Perú (CAP) et retourne en France comme attaché de l’armée de l’air.

Le vendredi 12 mai 1911, son avion prend feu au décollage de l’aérodrome d’Issy-les-Moulineaux, mais Bielovucic survit en sautant de l’appareil à basse altitude. Le 28 mai, il participe à la course aérienne Paris-Rome-Turin et rejoint, en août, la 2e Compétition militaire en France aux commandes d’un monoplan Hanriot. En 1912, il participe au Grand Prix de l’Aéro-Club à Angers sur Hanriot-biplace, mais il se contusionne sérieusement près de Saumur. Il est cependant l’un des lauréats du Concours militaire anglais 1912, dont il termine brillamment toutes les épreuves. À la fin de cette année, il établit un record de vitesse de montée sur un monoplan Blériot[v], grimpant à 2 200 mètres d’altitude en 12 minutes. Cette année-là, les lecteurs du Matin élisent Bielovucic meilleur aviateur français.

LA TRAVERSÉE DES ALPES

Le samedi 25 janvier 1913, il devient le deuxième aviateur à franchir avec succès les Alpes en avion, aux commandes d’un monoplan Hanriot doté d’un moteur de 80 CV, achevant également la première traversée des Alpes tentée par son défunt compatriote, Jorge Chávez Darnell, le vendredi 23 septembre 1910. Chávez avait presque terminé la course Brigue (Valais) Milan (Italie) mais, les ailes de son Blériot XI s’étant brisée, s’était écrasé depuis une hauteur de 10 mètres…

Bielovucic choisit de traverser les Alpes en hiver car il a noté que les vents alpins étaient alors moins fréquents à cette époque de l’année. Sa première tentative du mardi 14 janvier échoue et il retourne à son point de départ. Il effectue une deuxième tentative de franchissement le samedi 25 janvier, décollant de Brigue-Glis à midi, et atterrit avec succès à Domodossola en Italie à 12 h 25. Pendant le vol, il a atteint une altitude de 3 200 mètres (10 500 pieds), établissant un nouveau record. Plus tard cette année-là, il établit un autre record de vitesse de montée, grimpant 1 000 mètres d’altitude (3 300 pieds) en 150 secondes, sur un monoplan Ponnier à moteur Le Rhône de 60 CV.

LA VIE EN FRANCE

En 1914, au début de la première guerre mondiale, il rejoint le Service aéronautique de l’armée française en tant que volontaire. Il est affecté à l’Escadrille les Cigognes en qualité d’officier français et péruvien, vole en Morane-Saulnier à Dunkerque et effectue de nombreux vols de reconnaissance à longue portée au-dessus de la Belgique occupée, jusqu’à ce qu’il soit blessé. Ses bombardements, de jour et de nuit, notamment sur Furnes, lui valent les croix de guerre belge et française (avec une palme en bronze).

Ses qualités de pilote hors ligne le font désigner comme officier instructeur au camp d’Avord où, un soir, en service commandé, il est victime d’un terrible accident d’automobile qui lui enlève à peu près complètement l’usage du bras droit.

Colonel de l’aviation péruvienne, officier de la Légion d’Honneur, officier de la Couronne d’Italie, commandeur du Soleil du Pérou et conseiller technicien de l’Air du Pérou à Paris, Jean Bielovucic aurait pu vivre paisiblement, fier de son glorieux passé.

Il préfère travailler comme chef d’une équipe d’essais moteurs à Bellanger (reste à localiser cet endroit), puis comme directeur d’une école d’aviation à Reims. Bielovucic prend sa retraite du pilotage actif en 1920 et retourne au Pérou où, considéré comme un héros national, il devient lieutenant-commandant de la réserve du CAP.

Pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il est en poste à Paris en tant qu’attaché aérien péruvien, Bielovucic coopère activement avec la Résistance française, et particulièrement avec les unités formée dans l’Eure.

En 1947, âgé de 57 ans, il saute en parachute depuis la tour Eiffel.

Bielovucic meurt à Paris le vendredi 14 janvier 1949, à l’âge de 59 ans. Il est inhumé au Cimetière Nouveau de Neuilly-sur-Seine, sis sur la commune de Nanterre. Le lieutenant-général José Zlatar Stambuk, de l’armée de l’air péruvienne, publie sa biographie en 1990.

En Croatie, il est considéré comme le premier aviateur croate en raison de son origine ethnique paternelle. Il y est connu sous le nom d’Ivan Bjelovučić, alors que la plupart des sources l’appellent Jean Bielovucic ou Juan Bielovucic Cavalié.

ÉPILOGUE

Juan Bielovuvic fait sans conteste partie de la grande famille des pionniers de l’aviation. Cependant, ses exploits montagnards se bornent, malheureusement, à l’achèvement de la course Brigue-Milan, que son compatriote Jorge Chávez Dartnell n’avait pas pu accomplir en entier.

Alors que ce dernier aurait pu rejoindre son pays (rappelons que, Péruvien, Jorge était né à Paris, alors que franco-péruvien, Juan était né à Lima…) pour y accomplir son destin de héros de la Nation et de créateur d’une aviation locale.

Enfin, bien que prenant le flambeau, Juan Bielovucic n’a pas relevé le défi de la traversée des Andes péruviennes…

Concaténation de plusieurs articles par Bernard AMRHEIN


SOURCES

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