19/20 mars 1957 – Les corps de Vincendon et Henry ramenés à Chamonix par hélicoptère


La mort atroce de Jean Vincendon et François Henry, condamnés à périr dans leur prison de glace et de métal pour ne pas finir handicapés, a profondément ému l’opinion publique de l’époque et  déchiré la vallée de Chamonix, en particulier la communauté des guides. En effet, survolant la carcasse du Sikorski S-58 le jeudi 3 janvier 1957, le chef de bataillon Le Gall, commandant l’École de haute montagne (EHM), ne décèle aucun signe de vie, décide d’arrêter les opérations de secours et d’attendre le printemps pour rechercher les corps. Juste avant le printemps, une colonne de secours recherche les corps dans la carlingue de l’appareil, les redescend aux Grands Mulets, et les remet à un équipage d’Alouette II pour les redescendre dans la vallée… en quelques minutes seulement. Afin de rappeler cet événement, Pilote de montagne (PDM) retranscrit l’article publié par le journal Le Monde le jeudi 21 mars 1957.

L’ARTICLE DU JOURNAL LE MONDE

« Chamonix, 20 mars. – L’opération Mont-Blanc s’est déroulée à une allure record. Alors qu’hier encore le commandant Le Gall, chef de l’expédition, supposait que la descente des corps dans la vallée ne pourrait pas avoir lieu avant la journée de jeudi, tout aura été terminé en vingt-quatre heures.

Le premier message radio de la journée capté dans la vallée l’avait été cette nuit à 2 h 45. Il contenait les indications suivantes : “Caravane au grand complet se met en route. Température 0 degré. Léger vent sud-ouest.” Dès cet instant le commandant Le Gall, ses collaborateurs et les familles des victimes allaient pouvoir suivre le déroulement des opérations.

À 6 heures, ce matin, un message radio passé à l’École de haute montagne signalait que les premiers éléments de la caravane se trouvaient à 150 mètres seulement de l’épave du S-58, tandis que le groupe des alpinistes poursuivait sa progression sur le Grand-Plateau.

À 6 h 15 les hommes étaient tous à pied d’œuvre, prêts à entreprendre le déblaiement de l’appareil. Un message informait que les gendarmes de Chamonix, qui se trouvaient dans le groupe de tête, avaient pris les photographies nécessaires pour déterminer la position exacte de l’appareil.

Dix minutes plus tard, à 6 h 25, un nouveau message précisait : “L’intérieur de l’épave est maintenant accessible.” Les opérations étaient menées très prudemment.

Cette prudence avait du reste été demandée avec beaucoup d’insistance par les parents des deux alpinistes, qui pensent qu’avant de mourir leurs enfants ont pu rédiger un message d’adieu.

À 7 heures, les hommes avaient réussi à sortir de la carlingue les deux corps. Mais, ajoutait le message : “En raison de la neige très dure, impossibilité de dégager l’épave. Impossibilité également de faire sauter le S-58.”

Le commandant Le Gall décidait alors de donner l’ordre de redescendre, d’autant plus qu’un vent très froid et extrêmement violent soufflait sur le Grand-Plateau.

Afin de faciliter le retour au refuge des Grands-Mulets, les corps de Vincendon et de Henry furent placés sur des traîneaux.

Pendant que se déroulaient ces dernières opérations, une autre caravane, partie de Chamonix ce matin vers 7 h 30, avançait en direction du refuge. Elle avait pour mission de préparer une aire possible d’atterrissage pour les hélicoptères.

Sans perdre de temps sur le Grand-Plateau, la première caravane décidait d’abandonner l’épave et d’entreprendre la descente vers le refuge, qu’elle atteignait à 8 h 30. Ayant pris quelques minutes seulement de repos, les alpinistes continuèrent leur marche avant que les conditions atmosphériques fussent plus défavorables encore. De la gare supérieure du téléphérique de l’Aiguille du Midi, gendarmes et guides de l’E.H.M. suivaient à la jumelle la progression continue des groupes et distinguaient nettement les traîneaux sur lesquels reposent les corps de François Henry et de Jean Vincendon.

À La Jonction, un des corps fut placé sur un hélicoptère, qui s’envola immédiatement et, malgré un vent soufflant à 70 kilomètre-heure, vint rapidement se poser sur la patinoire de Chamonix. Un autre hélicoptère repartit aussitôt pour La Jonction, où étaient restés quelques membres de la caravane afin de ramener l’autre corps. Pendant ce temps les autres participants de l’expédition poursuivaient leur descente. Leur arrivée à la gare du téléphérique de l’Aiguille du Midi était prévue pour 13 h 30 environ. Quelques-uns porteraient des gelures, heureusement sans beaucoup de gravité.

Le premier hélicoptère s’était posé à 12 h 12 sur la patinoire de Chamonix, ramenant le corps de Vincendon. À 12 h 32, le second atterrissait à son tour avec le corps de François Henry.

Les familles des deux victimes, MM. Jacquet, préfet de la Haute-Savoie, Collot, sous-préfet de Bonneville; Payot, maire de Chamonix, assistaient à l’arrivée. »

 

CE QUE L’ARTICLE DU MONDE NE DIT PAS

Pour rappel, les deux jeunes gens entreprennent l’ascension de l’éperon de la Brenva, sous le mont Blanc, le samedi 22 décembre 1956. À partir du mardi 27 décembre, leur ami, Claude Dufourmantelle, déclenche les secours. Vincendon et Henry sont repérés dans la combe Maudite le vendredi 28 décembre. Puis, les drames s’enchaînent à un rythme effréné (lire notre article).

Le jeudi 3 janvier 1957, le responsable des secours décide d’arrêter les frais. Considérant que les naufragés sont morts de froid, il arrête les opérations et décide de récupérer les corps quand la situation météorologique le permettra.

Sur place, les sauveteurs s’attendent à retrouver les deux victimes dans leurs duvets, dans la même position où les guides Honoré Bonnet et Charles Germain les avaient laissés. Malheureusement, ce qu’ils découvrent les glace d’effroi : si Vincendon est bien dans la position attendue, Henry s’est redressé et a tenté d’ouvrir la trappe de la carlingue, mouvement dans lequel il s’est figé, le regard tourné vers le ciel.

Aurait-il entendu l’Alouette II tournoyer au-dessus de la carcasse et, dans un geste désespéré, tenté de faire signe aux sauveteurs ? Personne n’en saura jamais rien.

ÉPILOGUE

La récupération des dépouilles congelées des deux jeunes gens marque le terme d’un épisode douloureux pour la vallée de Chamonix. Malheureusement, la famille montagnarde sera encore marquée par bien des drames, par bien des deuils.

Cependant, devant l’émotion suscitée dans le public, les autorités prennent des dispositions réglementaires afin que ne règne plus une telle cacophonie en pareil cas. En particulier, l’emploi des hélicoptères devient une affaire d’État. Ils ont fait leurs preuves début janvier 1957, en sauvant les sauveteurs, puis fin mars de la même année en redescendant, en quelques minutes seulement, les dépouilles dans la vallée.

Au fil des ans, le secours en montagne se perfectionnera grâce à des appareils toujours plus performants et à l’adoption du treuil, permettant d’opérer jusque au-dessus des personnes en difficulté. Enfin, après le drame des Grandes Jorasses, en février 1971, on mettra la dernière touche à l’édifice en plaçant toutes les unités de secours sous le commandement unique du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM). Parfois, le chemin est long pour apprendre de ses erreurs.

Éléments recueillis par Bernard Amrhein


SOURCES

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