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    7 août 1956 – Le pilote d’essais Adonis Moulène s’écrase avec son ‘Broussard’ en redécollant d’Andorre

    Très souvent, nos recherches nous font découvrir des événements et des personnages hors du commun. C’est le cas pour le pilote d’essais Adonis Moulène, une figure de la France Libre et de l’aéronautique française de l’immédiat après-guerre, trop tôt disparu après s’être écrasé, aux commandes de son Max Holste MH-1521 ‘Broussard’, en tentant de décoller depuis un terrain improvisé en Principauté d’Andorre au milieu des année 1950…

    CONTEXTE

    Pendant l’hiver 1953-1954, alors que les liaisons en hiver sont très difficiles entre la France et la Principauté d’Andorre par le Port (col) d’Envalira, Robert Chauchon, un membre des Expéditions polaires françaises (EPF) est contacté pour étudier la possibilité d’établir des liaisons terrestres par chenillette américaine M29 ‘Weasel’. Avec un Andorran, Robert Chauchon crée la petite société ‘Artic’ qui, avec deux engins chenillés, parvient à acheminer marchandises et voyageurs à bon port. Souhaitant adapter le transport aérien sur ces liaisons hivernales, on projette de tester le Max Holste MH-1521 ‘Broussard’ n° 2 immatriculé F-BFOB sur une aire de posé de fortune (en fait, un terrain de camping) longue de 300 mètres seulement. Il s’agit de démontrer les capacités assez exceptionnelles d’atterrissage et de décollage sur terrain exigu et, dans ce cas précis, entouré de montagnes…

    Dans un article de paru sur le site Internet ‘Les Français Libres’ et intitulé laconiquement ‘Traîtrise MH-1521 ‘Broussard’, Jacques Noetinger, lui aussi pilote chez Max Holste, date l’accident du dimanche 5 août 1956 (sic). Il explique qu’Adonis Moulène est alors aux commandes du ‘Broussard’ n°2, c’est-à-dire l’appareil exhibant, peints sur son fuselage, le nom des villes où il s’était déjà posé lors de ses tournées de démonstration, en Australie et en Extrême-Orient, que lui-même avait exécutées avec Luc Oget, chef mécanicien de Max Holste, en avril et en mai.

    Toujours selon Jacques Noetinger, les cinq sièges passagers sont occupés et le réservoir est presque plein pour un long vol de démonstration au-dessus de la principauté. Il fait chaud et l’air est lourd. Au décollage, le ‘Broussard’ est victime d’un brutal rabattant plaquant l’appareil au sol. Dans le choc, le hauban gauche se brise au point de jonction avec le fuselage, qu’il traverse, et se plante, tel un harpon, dans le corps du pilote. Adonis Moulène a bien le réflexe de couper le contact avant impact mais souffre de multiples fractures à la colonne vertébrale

    Cependant, la plupart des sources, dont des textes andorrans, indiquent que l’appareil a réussi à se poser le lundi 6 août 1956 (et non le 5) et a tenté d’en redécoller, le lendemain, avec Adonis Moulène aux commandes, Robert Chauchon en place droite et deux personnalités andorranes en places arrières. Malheureusement, après avoir pris de la vitesse, l’appareil dévie de son axe et une aile touche le sommet d’un arbre. Robert et le passager réussissent à se libérer mais le pilote est très grièvement blessé et décède six semaines plus tard…

    BIOGRAPHIE D’ADONIS MOULÈNE

    Adonis Louis Moulène naît à Montet-et-Bouxal (46/Lot) le mardi 28 août 1917. Fils d’agriculteurs, boursier et passionné d’aviation, Adonis s’engage dans l’armée de l’Air en 1935 et obtient son brevet de pilote en 1937, alors qu’il n’a que 19 ans. En 1939, il participe à la Bataille de France et totalise alors cinq victoires aériennes. Le mercredi 26 juin 1940, il répond à l’Appel du général de Gaulle et rallie les Forces aériennes de la France Libre (FAFL), au sein desquelles il est promu adjudant-chef le jeudi 1er août de la même année.

    Affecté au 1e groupe de combat des FAFL avec cinq autres pilotes dont, Jacques Soufflet (le futur ministre de la Défense du gouvernement Jacques Chirac, en 1974), il reçoit pour mission d’obtenir le ralliement des forces françaises de Dakar. Malheureusement, tous deux sont faits prisonniers par le commandant de la base, resté fidèle au régime de Vichy. Accusés de haute trahison, ils sont emprisonnés à Bamako (Mali), puis libérés par échange d’otage en janvier 1941.

    Réintégré dans un groupe de chasse à Bizerte (Tunisie), Adonis Moulène démissionne en septembre 1942 pour des raisons politiques, refusant de combattre, à l’approche du Débarquement allié en Afrique du Nord (AFN), contre ses camarades. Il est alors rapatrié en France métropolitaine et rejoint son village natal. Agent de renseignement Francs-tireurs et partisans (FTP) en 1943, il est raflé à Figeac, le mercredi 10 mai 1944. Déporté en Tchécoslovaquie, il s’évade et rejoint les partisans locaux avant d’être libéré par les Soviétiques en 1945.

    Il est rapatrié en France le dimanche 3 juin 1945, réintègre l’armée de l’Air le mardi 31 juillet de la même année pour être promu, rétroactivement, au grade de sous-lieutenant à compter du lundi 25 décembre 1944. Fait chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur (le mercredi 31 décembre 1947, à 31 ans) et titulaire de la Médaille militaire, de la Croix de Guerre et de la Médaille de l’Aéronautique, il est versé dans la réserve en 1949 et parvient au grade de capitaine de larmée de l’Air. De retour à la vie civile, il totalise dix combats aériens, cinq victoires homologuées et 75 missions de guerre.

    Pilote expérimenté, il entame une carrière chez des avionneurs. Au Salon du Bourget de 1953, il présente le monoplace Jodel D9’, aussi dit ‘Bébé Jodel’, puis le Max Holste MH-1521 ‘Broussard’, en 1954.

     

    L’ARTICLE DE ‘PIRENEOS EN GUERRA’

    Pour bien comprendre ce qui s’est passé en Andorre le mardi 7 août 1956, nous proposons la lecture d’un article non signé paru sur le site Internet Pireneos en guerra’ en mai 2014, librement traduit de l’espagnol par nos soins et réécrit au présent :

    « Lundi, 19 mai 2014.

    Deux aviateurs et un destin

    Adonis Moulène devient, le 6 août 1956, le premier pilote à atterrir en Andorre. Malheureusement, il s’écrase le lendemain au décollage. Quatre jours plus tard et, en hommage à son collègue français, le Cantabre Laureano Ruiz y tente à son tour un décollage, une manœuvre qu’il répète inlassablement depuis un demi-siècle. »

    Dans cet article, le rédacteur donne une toute autre version du drame que Jacques Noetinger :

    « Pendant la nuit, il pleut et la prairie du camping de Santa Coloma qui, la veille, a servi de piste d’atterrissage improvisée, est détrempée. Cependant, il est surprenant qu’un pilote aussi expérimenté qu’Adonis Moulène ([né à] Montet et Bouxal, Midi Pyrénées, 1917-1956) – pilote militaire pendant la Seconde Guerre mondiale et pilote d’essais sur les premiers jets volant en France – insiste pour décoller quelles que soient les conditions. Il est si confiant dans son savoir-faire et dans l’appareil qu’il pilote, un avion Broussard’ MH-1521 de 450 CV conçu pour fonctionner dans des conditions extrêmes, qu’il décline l’offre prémonitoire des autorités locales d’abattre la ligne des peupliers barrant le bout de la piste. Ce refus scelle le destin tragique qui l’attend en ce matin du 7 août 1956.

    L’exploit qu’il a réalisé la veille en devenant le premier pilote à atterrir en Andorre – pour un vol de démonstration censé convaincre le ‘Consell General’ de la pertinence de la création d’un aérodrome à Santa Coloma – se transforme maintenant en première catastrophe de l’histoire aéronautique du pays. C’est une combinaison fatale d’excès de confiance et de malchance : l’avion décolle après avoir parcouru les 300 mètres de piste mais, au dernier moment, la roue gauche bute sur l’un des arbres et l’appareil s’écrase quelques mètres plus loin. Les passagers accompagnant Moulène, le représentant du co-Prince français de l’époque, Yves Michel, et le conseiller général Julià Reig [Ribó], s’en sortent miraculeusement indemnes. Malheureusement, le pilote redouble de malchance : à la suite du choc, le train d’atterrissage se replie, pénétrant dans la cabine en lui brisant la colonne vertébrale. Il est immédiatement rapatrié mais ne se remet pas de ses terribles blessures et décède le 18 septembre. Le photographe Félix Peig, auteur du reportage photo illustrant ces lignes, présente Moulène comme un homme « très sûr de lui » et assure que l’état de la piste « présageait du désastre ». Un autre témoignage évoque l’atmosphère d’euphorie palpable ce matin-là, ce qui, insinue-t-il, « a peut-être influencé le pilote français dans sa décision fatale de décoller alors que la prudence conseillait exactement le contraire ».

    De son côté, Laureano Ruiz, le pilote espagnol qui réussit l’exploit, sans s’écraser, avance sa propre théorie : « En conditions normales, le ‘Broussard’ de Moulène aurait eu assez de piste pour décoller. Mais l’humidité du terrain a dû le ralentir, l’empêchant de gagner assez de vitesse : il a finalement dû faire face au même dilemme que moi, effectuer une ressource, c’est-à-dire décrire une courbe ascendante pour allonger la trajectoire et gagner de la vitesse, ou tirer à fond sur le manche dans l’espoir d’avoir gagné assez de vitesse pour décoller. Moulène a choisi cette dernière option. »

    L’erreur du pilote français contraste avec la prouesse de Ruiz, alors jeune et ambitieux aviateur qui improvise son exploit andorran en apprenant l’accident de Moulène : « Avec l’un des partenaires d’Aeroplan, l’usine aéronautique que nous avions fondée à Santander, nous avons décidé de relever le défi de Moulène, que nous connaissions par nos contacts avec l’ingénieur Max Holste – le fabricant du ‘Broussard’, aujourd’hui Reims Aviation – comme un hommage à notre collègue et, en même temps, comme une façon de nous faire de la publicité : être les premiers à décoller du sol andorran augurait d’une promotion formidable. Le 9 août, nous avons lu la nouvelle dans le journal et, le même jour, nous nous sommes mis au travail : nous avons peint l’un des avions qui venaient de sortir de la chaîne de montage et, sans demander d’autorisation, avons quitté, le lendemain matin, l’aérodrome de La Albericia, à destination de Lérida. »

    Cet appareil est un Jodel’ D112, un modèle simple, presque artisanal, mais fiable et très apprécié par les amateurs d’aviation de l’époque, équipé d’un moteur ‘Continental’ de 65 CV et avec des ailes en forme de dièdre lui conférant une silhouette caractéristique – comparable à celle d’un ‘Stuka’ ! Il pèse environ 500 kilos et peut atteindre les 140 kilomètres/heure. Un poids plume comparé au ‘Broussard’. La dernière étape, entre Lérida et Andorre, commence à sept heures du matin le 11 août : « Nous sommes arrivés en Andorre après une heure de vol. Comme on n’y était jamais allés, on ne savait pas où atterrir. Heureusement, la visibilité était excellente et la carcasse de l’avion de Moulène nous a servi de point de référence. Nous avons effectué des passages au-dessus du camping, jusqu’à ce que les campeurs se rendent compte de nos intentions, plient les tentes et éclairent la piste. L’atterrissage proprement dit constituait une petite manœuvre en soi : au niveau de la mer, le ‘Jodel’ n’a besoin que de 200 mètres de piste mais, à 1 000 mètres d’altitude, la situation se complique quelque peu. Mais nous avons réussi. »

    Presque clandestinement, Ruiz devient le deuxième aviateur à atterrir en Andorre en l’espace de quelques jours. L’escale est très courte et se termine après le déjeuner, qui a probablement lieu à l’hôtel Mirador d’Andorre-la-Vieille. Ils décollent deux fois sans charge afin de se familiariser avec la piste. Comme Moulène quelques jours auparavant, et dans un exercice téméraire d’entêtement, l’Espagnol refuse de se laisser abattre par les peupliers fatals. Et, à quatre heures de l’après-midi, il se lance le défi ultime : « Nous avons collé la queue de l’avion contre un mur, un homme maintenant chaque aile, pour mettre l’appareil dans l’axe de décollage et économiser quelques mètres, qui se sont avérés décisifs. J’ai mis toute la puissance et l’avion a commencé à rouler. J’ai attendu le dernier moment pour tirer le manche et, oui, tout à coup, nous nous sommes vus survolant le rideau d’arbres sur lequel Moulène avait buté. Cependant, nous ne pouvions pas encore crier victoire : nous volions enfermés dans les montagnes et ne gagnions pas de hauteur. Après un quart d’heure de vol et alors que nous commencions à nous soucier de l’essence que nous avions consommée, la douce brise qui souffle en milieu d’après-midi dans ces vallées nous a porté un coup de chance : nous y sommes parvenus ! Dans une heure, on atterrirait à Lérida ».

    La péripétie s’achève le lendemain avec le vol de retour pour Santander. Un vol que Ruiz effectue d’une seule traite, de peur que les autorités espagnoles ne l’immobilisent lors d’une escale. En effet, l’exploit aurait pu provoquer un incident diplomatique car un avion espagnol avait survolé sans autorisation le territoire andorran. La bonne volonté locale empêche ce scénario mais Ruiz n’échappe pas à un procès qui se soldant par une punition symbolique : le retrait temporaire de la licence de pilote. L’aviateur fait valoir qu’une chute soudaine de la pression l’avait obligé à atterrir en territoire andorran. Et la compréhension du juge fait le reste. D’ailleurs, Ruiz se présente à Reus, où a lieu le procès, aux commandes de l’un de ses ‘Jodel’, que l’Aéroclub de Sabadell vient d’acquérir. L’exploit andorran commence à porter ses fruits…

    Une histoire de l’aviation espagnole

    Il devait rejoindre la marine marchande, mais Laureano Ruiz Liaño ([né à] Santander en 1924) consacre sa vie à l’aviation depuis 1944 et se consacre au vol sans moteur. Fondateur de l’aéroclub de sa ville natale (1952) et de l’entreprise Aeroplan (1954), d’où sont sortis plus d’une cinquantaine d’appareils, il s’installe en 1963 à Murcie, où il réside toujours aujourd’hui. Il devient ensuite instructeur de vol et fonde une compagnie de photographie aérienne et de surveillance incendie, qu’il dirige encore. Un autre moment historique vécu par Ruiz est quand Raoul Salan, le chef de la redoutable OAS, rappelez-vous Chacal’, a demandé ses services pour le transférer en métropole en pleine crise algérienne. Il lui a demandé de ne pas parler.

    Le héros tragique

    La gloire devait lui revenir, mais le destin en a décidé autrement. La mission andorrane semblait pure routine pour cet homme au curriculum impressionnant : Adonis Moulène avait combattu en France au début de la Seconde Guerre mondiale, aux commandes d’un monoplace Morane-Saulnier 406 du Groupe de chasse III/7, où – par pure coïncidence – rencontre Jean Delemontez, le designer du ‘Jodel’ de Ruiz. Après la débâcle, il passe en Angleterre avec De Gaulle et, en 1942, est fait prisonnier par les Allemands lors d’une opération sur Dakar. Après la guerre, il devient pilote civil, comme pilote d’essais chez Max Holste. C’est au cours de d’un vol de démonstration de routine qu’il devient le premier pilote à atterrir en Andorre. Et, aussi, le premier à s’écraser en terre andorrane.

    Le photographe qui était toujours là

    L’histoire contemporaine d’Andorre serait difficile à expliquer et à imaginer sans les milliers de clichés que Félix Peig [Ballart] ([né à] Sabadell, 1919) a pris avec son ‘Leika IIIf’, comme portraitiste, comme reporter indépendant, comme photographe officieux du ‘Consell General’ dans les années 1960, et comme correspondant de TVE et des quotidiens français L’Indépendant’ et La Dépêche’ dans les années 1970 et 1980. Son monumental fond photographique est aujourd’hui conservé aux Archives nationales d’Andorre. La série opportune sur les atterrissages historiques de Moulène et de Ruiz, un autre pionnier de la photographie andorrane, Francesc Pantebre [Arqués], témoin de l’exploit du second, démonstration de la plus grande des vertus de Peig : il est toujours là où les choses se passaient.

    QUESTION SUR LA DATE DU DRAME

    Adonis Moulène a-t-i atterri sur le camping andorran le dimanche 5 août 1956, comme le suggère Jacques Noetinger pour s’écraser le lundi 6 août)… ou le lundi 6 pour s’écraser le  mardi 7 août 1956 ?

    Notons que l’excellent site Internet Aviation Safety Network’, connu pour son souci du détail, donne comme date du crash le 99-AUG-1956 (sic) et –AUG-1956, ce qui indique un flottement dans les données officielles.

    Nou nous en tiendrons donc aux sources andorranes : l’aviateur français a atterri en Andorre le lundi 6 août et a tenté d’en redécoller le lendemain…

    LES SUITES DE L’ACCIDENT

    L’hôpital d’Andorre n’étant pas en mesure de soigner et de sauver Adonis Moulède, celui-ci est d’abord évacué sur l’Hôpital de Purpan de Toulouse, où son épouse, Geneviève, elle-même ingénieure aéronautique, le veille pendant six semaines. Son état de santé étant désespéré, le pilote est enfin transféré vers l’Hôpital du Val de Grâce, à Paris par voie ferrée (et non par avion), le mardi 18 septembre 1956, mais il rend l’âme en chemin, même si son acte de décès mentionne la capitale.

    Selon le faire part officiel, les obsèques ont lieu le mercredi 26 août 1956 en l’église Saint Antoine des Quinze-Vingt, Paris 12e et il est ensuite inhumé dans le caveau familial au cimetière d’Ivry-sur-Seine (94/Val-de-Marne).

    Adonis Moulède était père de trois enfants (deux garçons et une fille). Son épouse, quant à elle, reste veuve jusqu’à son propre décès, survenu le vendredi 27 mai 2022…

    QUID DU PILOTE DU ‘JODEL D112’ ?

    Un article publié par le magazine Pilot en juin 2020 prétend que Laureano Ruiz Liaño est cette année-là le plus vieux pilote en activité dans le monde. En effet, l’aviateur totalise plus de 23 000 heures de vol, dont 130 au cours des 15 derniers mois écoulés. Pas si incroyable pour un professionnel de l’aviation mais, alors titulaire d’une licence PPL et de la ‘Classe 2’ médicale à 96 ans, il est probablement le plus ancien pilote actif au monde du moment.

    Laureano naît le dimanche 15 juin1924 à Santander, dans le nord de l’Espagne. À l’époque, le célèbre pionnier de l’aviation espagnol Juan Pombo Ibarra (présenté comme le premier pilote de montagne… en Espagne) survole la région et enthousiasme le jeune homme.

    Malgré tout, le jeudi 16 septembre 1943, le garçon, alors âgé de 19 ans, obtient son certificat de vol à voile ‘Classe A’ à l’école de pilotage de Colomba de Somoza, dans la région espagnole de Leon. Après cela, il commence à voler sur le magnifique site de Monflorite, à Huesca, au pied des Pyrénées occidentales. C’est là qu’il obtient ses licences de planeur complémentaires : le certificat de ‘Classe B’, puis celui de ‘Classe C’, le mercredi 19 juillet 1944 et, trois jours plus tard, son certificat ‘Silver C’ avec un vol de plus de cinq heures. Tout cela en moins d’un an. Puis, en juin 1946, il obtient son permis de navigation de première classe et, au cours des deux semaines suivantes, effectue 32 heures de vol, dont plusieurs durent entre cinq et huit heures.

    En 1950, Laureano obtient son PPL, total quinze heures et trente minutes de vol aux commandes des De Havilland 60-G-III ‘Moth’ EC-AEX et EC-AFS sur l’aérodrome de La Albericia. Dès lors, ses activités aéronautiques devinrent encore plus aventureuses.

    Jouant un rôle éminent dans la croissance de l’aviation générale espagnole, il co-fonde, en 1948, le Santander Aero Club et, avec l’aide de trois amis français, rapporte en Espagne les plans de l’Autoplan (une copie du Pou du Ciel’), qu’il finit de construire en 1952.

    La construction de l’Autoplan a eu lieu au centre-ville de Santander, et le transport de l’avion jusqu’à l’aérodrome représente un défi en soi : Laureano finit dans le journal local lorsqu’on remorque l’appareil derrière un scooter ‘Vespa’, Laureano juché sur la roue arrière.

    En 1953, le casino de Santander devient en partie une usine de fabrication d’avions, Laureano utilisant son sous-sol pour y construire un ‘Jodel D112’.

    Au cours de cette période, Laureano récupère également un biplan ‘Microplan’ accidenté sur la base aérienne de Biscarosse, le reconstruit sur place en un temps record puis le ramène à Santander, destination près de laquelle il est victime d’une panne de moteur le forçant à effectuer un atterrissage d’urgence sur une plage.

    Laureano fonde également Aero-Difusión SL et produit des avions sans permis de vol. En fait, personne n’avait jamais fait une telle chose auparavant en Espagne et, par conséquent, lesdits permis n’existaient pas. Cependant, Laureano est attrapé par la patrouille, en l’occurrence le général Eduardo Gonzales-Galarza Iragorri, ministre de l’Air de l’époque, une personnalité très proche du général Franco.

    Le ministre arrive par surprise, en Douglas DC-3, sur l’aérodrome de La Albericia, où se trouve la petite équipe de Laureano, et attrape plusieurs hommes travaillant sur un avion, les portes du hangar ouvertes. S’approchant d’eux, il explose puis, subitement, se met à louer leur audace et leur ordonne de faire voler le ‘Jodel D112’ non enregistré jusqu’à Madrid pour y effectuer une démonstration. Comme ministre de l’Air, il a le pouvoir de le faire, et c’est ainsi que l’usine naît et finit par construire 57 appareils.

    En 1955, Laureano participe à des spectacles aériens produisant des ‘Jodel’ et des biplans ‘Jungmeister Bücker’. Il devient également un ami proche de Constantin Cantacuzeno, l’aristocrate roumain qui avait aidé Franco pendant la Guerre d’Espagne. Cantacuzeno est lui-même un as de la chasse et un pilote de voltige audacieux, pilotant un ‘Jungmeister Bücker’.

    Laureano est ensuite pilote d’essai de l’entreprise et devient célèbre, en 1956, en atterrissant avec le premier ‘Jodel D112’ dans un champ près d’Andorre-la-Vieille, le premier pilote aussi à en redécoller…

    Plus tard, Laureano crée sa propre entreprise, achetant un Morane-Saulnier Rallye 180 pour l’entraînement au vol et le remorquage de bannières, qu’il enseigne à Son Bonet, sur l’île de Majorque.

    En 2020, il est toujours le président-instructeur du Cierva Aeroclub de Murcie et vole sur son propre aérodrome, Los Martinez del Puerto. Ce terrain et son aéroclub sont autorisés pendant plus d’une cinquantaine d’années, avec plusieurs compagnies aériennes et quelques pilotes privés opérant à partir de là. Pourtant, Laureano doit se battre pour la survie de son aérodrome lorsque, en janvier 2019, le nouvel aéroport de Murcie ouvre ses portes à seulement deux milles de là.

    Les autorités tentent de fermer le petit aérodrome, mais le vieux Laureano gagne son combat. Il est toujours ce jeune casse-cou qui, une fois, se retrouvant en plein malaise dans le petit biplan Autoplan, a suivi un bus interurbain de Biscarosse à Dax, en volant à vingt pieds au-dessus de la route.

    ÉPILOGUE

    De nos jours, le comportement d’Adonis Moulène poserait problème. En effet, au moment des faits, il n’existe aucune piste aérienne en Andorre et, par conséquent, aucune autorité aéronautique pouvant autoriser l’atterrissage sur une piste, fusse-t-elle de fortune, qui plus est sur un terrain de camping entouré de montagnes. Pourtant, les autorités andorannes sont présentes sur les lieux, et donc au courant de la tentative. Ensuite, le pilote rejette la proposition des locaux de couper les peupliers en bout de piste et décide de décoller sur un terrain détrempé, avec toutes les conséquences funestes que nous venons de décrire. Autre temps autres mœurs, il en faut plus pour intimider notre pilote de guerre, d’autant plus qu’il faut convaincre les autorités locales de la pertinence de la création d’un aérodrome, et que les personnalités conviées à l’événement sont déjà présentes…

    Concernant la réaction de Laureano Ruiz Liaños, qui décide de poser son ‘Jodel D112’ à Andorre dès qu’il apprend le drame par la presse, elle choquerait certainement aujourd’hui. En effet, de nos jours, on déposerait des fleurs sur le lieu de crash, on organiserait peut-être une marche blanche… et on chercherait, bien sûr, des responsables, voire des coupables… En 1956, on rend hommage à la victime, par ailleurs pilote d’essais du ‘Jodel D9’, en se posant le plus vite possible, et en ‘Jodel’, sur la piste en question, afin d’en redécoller presqu’immédiatement, pour ne pas rester sur un échec.

    Enfin, on notera qu’outre les deux personnalités andorannes en places passagers, Robert Chauchon, le co-pilote, s’en sort également indemne. Le dimanche 10 décembre 2023, date anniversaire de son décès, en 2015, Pilote de montagne (PDM) mettra en ligne un article sur celui que l’on dénommait ‘le défricheur de pistes’ et dont le souvenir mérite d’être rappelé au grand public.

    Éléments recueillis par Bernard Amrhein

     

    SOURCES

    • Dos aviadores y un destino

    http://pirineosenguerra.blogspot.com/2014/05/dos-aviadores-y-un-destino.html

    • Aviation Safety Network

    https://aviation-safety.net/wikibase/303158

    • First Aircraft Landing August 1956

    https://www.international-club-andorra.com/andorra-club-intercomm/andorra-history-stories/first-aircraft-landing-august-1956/

    • Adonis Moulène raflé le 10 mai 1944

    https://www.ladepeche.fr/article/2014/04/27/1870990-figeac-adonis-moulene-rafle-le-10-mai-1944.html

    • Pilot profile: Laureano Ruiz Liaño, the world’s oldest active pilot

    Pilot

    https://pilotweb.aero/news/pilot-profile-laureano-ruiz-liano-the-worlds-oldest-active-pilot-6312998/

    • Crònica d’un desenllaç

    Andorra fa mot de temps

    https://www.andorraantiga.com/el-primer-avio-a-andorra.html

    • Bulletin d’octobre 2022 des ‘Ailes brisées’, page 28

    https://www.calameo.com/read/003397747ba318d93ada1

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    Pilote de montagne (PDM) est une association à but non lucratif accueillant tous les amoureux de l’aviation en général, et du vol en montagne en particulier.

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