30 juillet 1921 – Le Genevois François DURAFOUR se pose au dôme du Goûter


Il y très exactement un siècle, le samedi 30 juillet 1921, le Genevois François Durafour se posait au dôme du Goûter, à 4 304 mètres d’altitude, juste 500 mètres sous le plus mythique sommet d’Europe occidentale. Très longtemps salué aussi bien par les habitants des vallées avoisinantes que par l’ensemble du monde aéronautique, cet exploit semble aujourd’hui boudé par l’ensemble des autorités locales…

LES JEUNES ANNÉES

Fils de Léon Joseph Durafour et de Franceline Sophie Mercier, François naît aux Eaux-Vives, un quartier populaire de Genève.

De mécanicien…

Après des études de mécanique à Genève, il travaille aux Ateliers Sécherons d’entretien et de réparation des locomotives à vapeur, puis au montage des voitures Stella.

En 1907, il passe son permis de conduire sur voiture à pétrole à la fois en Suisse, en France (et, en 1909, en Angleterre). Le samedi 11 mai 1907, il s’engage à Divonne-les-Bains où il s’occupe de promener de riches estivants au volant d’une puissante Darracq 9CV deux cylindres. Puis il entre au service de Monsieur Tackjonescu, un grand homme politique et ministre roumain qui lui fait découvrir Bucarest, mais aussi Ploiesti et les Carpates.

Au printemps 1908, Durafour conduit Mme Tackjonescu en Écosse, voyage merveilleux mais qui lui donne le mal du pays. Rentré à Genève, mais ne se voyant offrir aucun poste, il s’engage comme livreur d’un bazar, pour lequel il sillonne les routes de France et de Belgique. De retour à Divonne, il fait la connaissance de René Vidart, un aviateur alors en pointe chez le constructeur Hanriot, et dont il devient le mécanicien. C’est ainsi qu’il devient, en 1910, mécanicien à l’école de pilotage de Bétheny (près de Reims). Vidart s’étant écrasé, Durafour le remet en état et le fait voler en cachette.

… à pilote d’avion

Le samedi 8 octobre 1910, François Durafour obtient son brevet de pilote en France (n° 320), brevet homologué en Suisse avec le numéro 3, le vendredi 11 novembre de la même année.

De retour en Suisse en 1911, il crée un champ d’aviation à Collex-Bossy, près de Genève.

L’APPEL DU LARGE

En 1912, c’est le départ pour les Amériques avec un premier vol au Guatemala (dont il devient le président pendant une minute…) et une première traversée de l’Amérique centrale, en reliant Guatemala City à San Salvador le dimanche 5 mai 1912.

Il effectue également des vols de démonstration dans la région de New York, aux États-Unis d’Amérique.

À la fin de l’année 1912, il revient en Europe et, le mercredi 21 mai 1913, il réalise le premier vol de nuit sans escale, Ambérieu– Lyon.

En juillet 1914, il est envoyé à Berlin-Johannistal par le gouvernement suisse pour essayer des biplans LGV, stage écourté sans explications…

PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Au début de la première guerre mondiale, il est appelé, avec neuf autres pilotes de l’armée (Edmond Audemars, Henri Kramer, René Grandjean, Alfred Comte, Ernest Burri, Albert Cuendet, Marcel Lugrin et Agénor Parmelin), au Beundenfeld, sur l’Allmend de Berne, afin d’y former la Troupe d’aviation suisse, sous les ordres du Capitaine Théodore Real.

Cependant en 1915, Durafour obtient un congé militaire et s’engage dans l’armée française, tout d’abord comme pilote d’essai, puis comme pilote d’observation. Il est accrédité au service de réception de l’aviation militaire française auprès du sergent Marcel Bloch, connu plus tard sous le nom de Marcel Dassault. Le jeudi 18 juillet 1918, blessé à la suite d’un crash, il est démobilisé et rentre à Genève.

À la fin de la guerre, après avoir passé son brevet de pilote commercial de transport, il s’engage dans l’aviation civile. Le dimanche 25 mai 1919, il effectue le premier vol Paris/Genève-Saint-Georges sur biplan Caudron en 4 heures 30 min. Cet exploit le pousse à créer une compagnie aérienne baptisée Air Transport pour exploiter la ligne Genève-Paris et retour.

UN EXPLOIT EXCEPTIONNEL

Cependant, son projet secret, c’est d’atterrir sur le mont Blanc et, si possible, d’en repartir…

Préparatifs

Il en parle autour de lui, écoute les conseils, surtout ceux de son ami, le capitaine Louis Ansermier, un gagnant de la Coupe Gordon-Bennet. Sollicité, René Caudron met à disposition de Durafour un Caudron G.3, mais remplace le moteur de 80 CV par un moteur de 120 CV.

Ne connaissant l’endroit de l’atterrissage prévu que par des photos ou des renseignements d’alpinistes chevronnés, il étudie le plan en relief du massif du mont Blanc de l’université de Genève. Il en conclut qu’il faut arriver par les Grands Mulets, face au glacier de Bionnassay, sous la cabane Vallot, endroit indiqué par Vallot fils.

Afin de rentrer dans ses frais, il s’arrange avec une compagnie de cinéma pour disposer d’un opérateur à l’endroit choisi.

Première tentative

Fin septembre 1920, tout est prêt. La caravane d’accueil se trouve bien au dôme du Goûter et il prend l’air avec, à son bord, Paul du Bochet, journaliste à la Tribune de Genève. Malheureusement, avec un tel poids, impossible d’atteindre la hauteur requise et l’avion plafonne à 4 000 m d’altitude. La saison étant bien avancée, Durafour se résout à reporter la tentative à l’année suivante.

L’avion est remisé au garage mais les frais engendrés conduisent l’aviateur à accepter la proposition de Édouard Péthoud, Directeur de l’aérodrome de Lausanne, de l’entreposer chez lui tout en assurant on entretien. De son côté, René Caudron accepte de prêter l’avion plus longtemps que prévu.

Finalement, la date fixée est celle du samedi 30 juillet 1921, avant-veille de la Fête nationale suisse. Commandée par Marcel Brunet, la caravane se compose des dénommés Casaï, Henssler et Werron et doit être à pied d’œuvre le vendredi 29 juillet au soir. Mission : placer sur la neige une croix en drap rouge indiquant le meilleur emplacement ainsi que la direction du vent, l’exploit devant être immortalisé par le fameux opérateur de cinéma positionné au col du Dôme.

Seconde tentative

En ce matin du samedi 30 juillet 1921, le Genevois François Durafour décolle, seul, de la piste d’aviation de La Blécherette (Lausanne/Canton de Vaud/Suisse) à 6 h 10 matin à bord du Caudron G.3 immatriculé F-ABDQ, le même modèle d’appareil que celui utilisé par notre héroïne, Adrienne Bolland, le vendredi 1er avril, mais avec 40 CV de plus… Arrivé à la verticale de Thonon-les-Bains (74/Haute-Savoie), l’aviateur vire en direction du massif du mont-Blanc tout en prenant de l’altitude.

Après avoir atteint une altitude de 5 200 mètres, il arrive à hauteur du sommet mythique, qu’il contourne, mais redescend de plus de 1 000 mètres. À plusieurs reprises, déstabilisé par des courants erratiques, il manque de s’écraser contre la pente. Cependant, s’il perd de l’altitude, c’est sciemment, car il a rendez-vous au dôme du Goûter (4 304 m d’altitude) avec les trois amis censés préparer le terrain pour le premier atterrissage en montagne de l’Histoire. Un peu en avance sur le planning, il atterrit seul et sans heurts à 7 h 10 très précises. « Comme atterrissage, il fut réussi : pas de soubresaut, un vrai atterrissage de concours » écrira-t-il plus tard. Fort heureusement, il est rejoint par trois randonneurs, dont Henri Brégeault, Président du Club alpin français (CAF), qui atteste de l’exploit en griffonnant sa carte de membre. Enfin rejoint par ses amis, le héros du jour se plie à une séance photos pour immortaliser l’événement, puis on repositionne l’avion pour préparer le décollage.

En effet, il faut se hâter car la neige, dure à l’atterrissage, pourrait se ramollir. À 7 h 50, tout est prêt, paré au décollage. L’avion est retenu par les six assistants improvisés et, une fois le moteur à plein régime, lâché pour prendre son envol. Cependant, contrairement à la logique, Durafour ne dévale pas la pente qui lui donnerait de la vitesse. Ayant expérimenté les vents rabattants du grand Plateau, il décide de la remonter pour se jeter dans le vide, en effectuant un plongeon au-dessus du glacier du Miage italien. Un virage près de l’aiguille de Bionnassay le ramène au col du Dôme où il aperçoit ses amis qui lui font des signaux de joie.

Passé de l’autre côté des aiguilles de Chamonix, le nouveau recordman survole la mer de Glace puis débouche dans la vallée, où il recherche les deux amis devant lui indiquer le lieu de l’atterrissage. Il est 9 h 30 lorsque le Caudron G.3 touche le sol, dans un anonymat presque total. Ce n’est que plus tard dans la matinée que, prévenue de l’exploit, une foule de badauds se presse autour de l’appareil.

Un déjeuner est organisé au Chamonix-Palace, puis le Touring Club de France organise une réception à laquelle prennent part le maire de Chamonix, la fille de Monsieur Vallot, les amis de Durafour et de nombreuses personnalités. Le lendemain, le nouveau héros fait escale à Genève-Saint Georges, rend visite à son ami Vidart, à Divonne-les-Bains, puis rejoint avec lui son point de départ, à Lausanne.

ET APRÈS ?

En 1923, François Durafour abandonne l’aviation, devient un temps coureur automobile, puis chef d’entreprise en s’offrant un garage automobile à Versoix. Il épouse Marcelle David, le mercredi 3 décembre 1924. Cette dernière, après avoir donné naissance au petit Michel, décède de la tuberculose, le mercredi 26 octobre 1927.

En 1939, il est naturalisé français. Il se remarie le samedi 15 juillet 1944 avec Clara Beetschen, également veuve.

Dès 1947, il s’engage pour la construction de l’aérodrome d’Annemasse.

Il décède à Genève le mercredi15 mars 1967.

Le dimanche 19 mars 1967, la Radio Télévision Suisse (RTS) diffuse la dernière interview de François Durafour dans le cadre de l’émission Soir Information (visionner la vidéo).

CÉLÉBRATION DU 95e ANNIVERSAIRE

En août 2016, afin de commémorer le 95e anniversaire de cet exploit historique, la façade Est de la copropriété des Ancolles, visible à hauteur du numéro 130 de l’avenue du Mont d’Arbois à Saint-Gervais-les-Bains (en plein centre-ville) est recouverte d’une immense fresque réalisée par les deux artistes d’art urbain Zoer et Irsut. Cette œuvre monumentale reproduit l’une des photographies prises par Henri Brégeault, alors secrétaire général du CAF.

Ce dernier atteste de l’exploit en griffonnant sur sa carte de membre du CAF :

« Henri Brégeault, secrétaire général du Club alpin français a photographié François Durafour, atterrissant au col du Dôme le 30 juillet 1921 à 7 heures 15 minutes, atterrissage réussi en tout point, exploit remarquable ».

Entre Paul Rouyer (membre de la section des Alpes maritimes) et Léon Orset (un porteur de Saint-Gervais alors âgé de vingt ans. Eugène Henssler (un architecte) lance le moteur…

ÉPILOGUE

Pour François Durafour, un homme qui a pourtant rempli sa vie d’expériences très riches et très diverses, l’atterrissage au dôme du Goûter reste le moment le plus inoubliable, celui où il a réellement risqué sa vie pour démontrer quelque chose.

On peut évidemment cantonner cet événement au rang d’exploit purement sportif sans lendemain, ce qu’il est resté bien longtemps, il est vrai. Cependant, nombreux furent les pilotes à suivre l’exemple de Durafour et à rechercher le meilleur moyen d’atterrir et de décoller en montagne, et sur skis qui plus est. Il faut attendre l’exploit d’Hermann Geiger sur le glacier du Kanderfirn, le samedi 10 mai 1952 pour, enfin, disposer d’un matériel et d’un méthode infaillible d’atterrissage et de décollage en montagne.

Avec le recul, François Durafour est bien devenu l’inventeur de l’Aviation de montagne, celle qui consiste non pas seulement à franchir et à s’affranchir des massifs, mais bien à évoluer à l’intérieur de ces derniers et à s’y poser dans des conditions difficiles, que ce soit dans le cadre d’activités sportives ou de loisir comme pour des activités à caractère commercial. Cependant, le plus grand apport de Durafour, c’est d’avoir ouvert la voie au développement du secours en montagne par la voie des airs à partir des années 1950, en avion tout d’abord, en hélicoptère ensuite.

L’exploit de François Durafour au dôme du Goûter nous livre également une dernière leçon. S’il prévoit bien l’intervention d’un opérateur cinématographique pour immortaliser cet événement exceptionnel, pour rentrer dans ses frais. Il ne mesure pas véritablement l’impact de l’image sur les foules. Donc, pas d’opérateur, tant pis, il se pose quand même. Heureusement que le président du CAF, Henri Brégeault arrive promptement à la rescousse et qu’il devient le petit reporter du jour, avec des prises de vue d’une exceptionnelle qualité, il faut le souligner. Lui a bien mesuré la portée de l’événement et tous les potentiels développements pour les activités en montagne… Par conséquent, il faut toujours avoir un appareil photo sous la main et avoir le réflexe de le sortir pour capter l’action en cours. Toutes choses facilitées par la généralisation des téléphones portables et l’usage extrêmement répandu des réseaux dits sociaux…

Gloire et Honneur soient rendus à François Durafour en ce centième anniversaire de son sublime exploit…

Bernard Amrhein


SOURCE

  • Jean-Claude Caillez, ‘François Durafour. Pionnier de l’aviation. Le manuscrit retrouvé…? , Éditions Cabédita,
  • Il y a 95 ans, un frêle biplan se posait dans le Mont-Blanc, par Catherine Richard, le Dauphiné Libéré, 6 septembre 2016.
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