9 août 1920 – Le Suisse Marcel Nappez invente (involontairement) l’alaquage en montagne


L’année 1920 marque un certain retour à la vie normale en Europe. C’est tout particulièrement vrai pour ce qui concerne le domaine aéronautique dans les Alpes, chaîne de montagne dans laquelle les exploits aériens s’enchaînent. Dans ce contexte, il n’est pas rare de voir des avions suisses s’aventurer tout prêt du mont Blanc. Certaines de ces incursions ne sont pas anodines. Ainsi, Marcel NAPPEZ explore le massif des aiguilles Rouges et tombe en panne… avec son hydravion. Pas facile de poser un tel appareil lorsque le relief manque de neige. Pour en savoir plus, référons-nous à l’article du Suisse Jean SESIANO, Professeur retraité en Sciences de la Terre et de l’Environnement, Université de Genève, publié dans le n° 49 de la revue de l’UNIGE en 2016…

« 1920 : anecdote d’alpage. Un hydravion suisse en perdition au lac d’Anterne

Début août 1920, la Blécherette, aéroport de Lausanne, lance une campagne de promotion pour des vols en avion ou hydravion vers des sommets des Alpes, et ceci au prix de 150 Fr, évidemment des francs suisses de 1920, soit environ 2 500 à 3 000 Fr de 2016 ! Autant dire que ce n’est pas à la portée du citoyen lambda… Le lundi 9 août 1920, dans ce cadre, après une révision complète aux aurores, un appareil s’envole du port d’Ouchy, sur le Léman, pour un vol de plaisance vers le mont Blanc.

Il est piloté par Marcel Nappez, 24 ans, ancien chef-pilote d’école, accompagné de M. Bourgeois et E. Debétaz. Quant à l’aéronef, il s’agit d’un hydravion biplan Macchi M3, produit à Varese (Italie), une copie améliorée d’un appareil austro-hongrois de type Lohner, capturé durant la première guerre mondiale. Avec une envergure de 16,20 m, une longueur de 19,26 m et une hauteur de 3,85 m, la surface des ailes s’étendait sur 53 m² pour un poids à vide de 1 150 kg. L’avion atteignait 105 km/h au maximum, son rayon d’action étant de 600 km avec un plafond en croisière de 2 500 m. Enfin, il était équipé d’un moteur Austro-Daimler de 160 CV (120 kW).

« ALAQUAGE » EN URGENCE

L’avion prend la direction du Valais, puis vire au-dessus de Martigny en direction du mont Blanc, tout en prenant assez difficilement de l’altitude. Le temps est parfait et la vue magnifique. Il survole Chamonix quand M. Debétaz demande de virer vers le Brévent pour prendre la direction de Samoëns puis de Thonon. Le moteur commence alors à avoir des ratés, tout en faiblissant à vue d’œil. Et le pilote de crier à son passager : « Il me faut de l’eau ». En désespoir de cause, il songe alors à se poser sur l’Arve, malgré son régime torrentiel, voire dans un champ aux environs du Fayet, avec peut-être une culbute fatale à la clef.

À cet instant, son passager lui indique un petit plan d’eau au pied d’une impressionnante paroi : il s’agit du lac d’Anterne. Nappez pique droit vers cette paroi des Fiz, dont la Tête à l’Âne culmine à 2 804 m, effectue un virage sur l’aile jusqu’à frôler le rocher, plonge de 500 m, se retrouve en aval de l’exutoire souterrain du lac, quelques mètres sous ce seuil rocheux. Il redonne un coup d’allumage, effectuant « un saut de truite » qui le dépose de l’autre côté, sur le plan d’eau. Sur sa lancée, l’appareil vient s’échouer sur la rive opposée, à l’est. Elle est formée à cet endroit de sédiments fins et noirâtres, en pente très douce. Cet « alaquage » du lundi 9 août 1920 est un coup de maître pour le pilote.

Le récit de cet événement, résumé ici, est relaté dans la Tribune de Lausanne du mercredi 11 août 1920. D’autres journaux en parleront les jours suivants, comme la Feuille d’avis de Lausanne, la Gazette de Lausanne, et même le Journal de Genève.

Le lac d’Anterne, étendue d’eau d’environ 12 hectares et de 13,2 m de profondeur maximale, se trouve à l’altitude de 2 061 m. Sa forme est assez compacte, soit un carré d’environ 300 m de côté, avec un appendice vers l’ouest, où se trouve l’exutoire souterrain. Comme on peut le lire dans la Tribune de Lausanne du 14 août, ʺ(…) le lac d’Anterne est un endroit solitaire où il n’y a ni poste, ni télégraphe, ni téléphoneʺ. En somme, il n’y manque que les bandits patibulaires de Töpffer (1841) pour rendre le cadre encore plus sinistre.

DÉMONTAGE EN RÈGLE

L’équipe rentre à Lausanne, Nappez se promettant de revenir mercredi déjà avec son mécanicien pour réparer l’appareil. Mais, durant ce laps de temps (de lundi à mercredi), l’appareil est resté seul : ʺ(…) des touristes sans conscience se sont livrés au pillage le plus complet de tout ce qui avait été la nacelle de l’hydravion (…), notamment une paire de gants de peau fourrés, un bonnet passe-montagne, une écharpe en vigogne, des lunettes, etc. Mais, ce qui est pire, on a même emporté la montre vissée à l’appareil et un tube en cuivre enlevé du moteurʺ ! (Feuille d’avis de Lausanne et Tribune de Lausanne du vendredi 20 août 1920). L’avion représentant la fortune et le gagne-pain de Nappez et de son mécanicien, une collecte est organisée pour venir en aide aux deux compères : 5 000 Fr (de 1920) sont récoltés en quelques jours afin de dissuader le pilote de tenter un envol (délicat, à plus de 2 000 m) depuis ce lac de montagne. Mercredi déjà, Nappez et son mécanicien sont sur place, ayant décidé d’abandonner l’avion. Le moteur est démonté, mis en pièces détachées, chargé sur des mulets et descendu vers la vallée de l’Arve, du côté de Passy, après avoir franchi le col d’Anterne, qui domine le lac de 200 mètres. Pour l’anecdote, un mois plus tard, Nappez recevait d’Italie, par train, un nouvel hydravion. Quant à l’appareil, il est laissé sur le bord du lac où il fera au cours des mois et des années suivantes le bonheur des photographes de passage, touristes et randonneurs, même s’il n’y a plus de souvenirs à emporter ! Cependant, sous le poids des neiges hivernales et des vents violents qui peuvent balayer la région, l’appareil se désagrège peu à peu.

DANS LA BOÎTE À CIGARES…

Nous sommes en juin 1929. Le site retentit de cris juvéniles. En effet, M. Juvet conduit sa classe provenant du collège Calvin, à Genève. Il s’agit d’une course d’école pour ces élèves en première année du lycée. Parmi ces jeunes gens, Charles Sesiano (mon père) qui, curieux de nature, ramasse sur la grève un fragment du bois qui constitue les ailes ou le fuselage de l’avion. Il s’agit d’un morceau de contreplaqué, d’un centimètre d’épaisseur, assemblé à l’aide de rivets de cuivre. L’un des côtés est peint en gris. Mon père étant très conservateur, ce morceau m’est parvenu dans les conditions de son prélèvement, après des dizaines d’années de dormance dans une boîte à cigares.

À LA RECHERCHE DE L’HYDRAVION PERDU…

Alors que je débutais un travail sur tous les plans d’eau naturels de Haute- Savoie, dans lequel le lac d’Anterne a fait l’objet d’un certain nombre d’études (Sesiano, 1993), j’ai eu l’occasion de parler en septembre 1987 de cette anecdote à un collègue faisant partie du Club subaquatique d’Onex, dans la banlieue de Genève. Il a motivé ses troupes pour une plongée dans le lac, afin d’y trouver, qui sait, des fragments de l’avion. Une équipe de la télévision suisse romande devait être associée à cette chasse à l’épave. Elle était présente au local du club en octobre 1987 pour montrer les phases préparatoires de l’expédition, soit le gonflage des bouteilles, le repérage de l’itinéraire sur un modèle 3 D du secteur, ainsi que les caractéristiques de la forme, des dimensions et de la profondeur du lac d’Anterne. La personne à l’origine de ce branle-bas, Charles Sesiano, ainsi que son fils étaient présents. Malheureusement, des conditions météorologiques défavorables ainsi que des obstacles administratifs s’opposèrent au déroulement de l’expédition, et l’avion sombra dans l’oubli, ainsi qu’il l’avait fait depuis près de 60 ans. Des clubs de plongée de Haute-Savoie reprennent la balle au bond, et c’est ainsi que le club de Cluses met sur pied des plongées dans les années 1988-1990, non sans difficultés (administration, portage, altitude, etc.). Sans aucune trouvaille d’un reste de l’avion à la clef ! Pourtant, récupéré par des plongeurs suisses au début des années 1990, un fragment de l’avion d’environ 60 cm de côté a été déposé chez Lionel Didier, gardien du refuge de Moëde-Anterne. Des études scientifiques Dans un tout autre registre, à la fin des années 90, les lacs des Réserves naturelles de Haute-Savoie, dont le lac d’Anterne, furent l’objet de nombreuses recherches scientifiques. Des carottes de sédiments ont été prélevées au fond de plusieurs lacs d’altitude (Vodinh, 2003). Plus tard, d’autres études ont été menées sur les rives du lac d’Anterne et dans son bassin-versant (Arnaud, 2014). A aucun moment, une quelconque trace de l’événement relaté ci-dessus n’a été signalée. La multitude de rivets de cuivre de la structure n’a pas perturbé la teneur de ce métal dans la physico-chimie des eaux du lac ou des sédiments. Légendes de lac Relevons enfin que nombre de légendes ont pris naissance suite à cet incident. Il s’est dit notamment que l’avion aurait capoté dans le lac, puis s’y serait englouti, que le pilote aurait été tué et que ses débris (de l’avion, donc) remonteraient régulièrement à la surface. Et aussi, qu’il s’agirait en fait d’un Messerschmitt, fleuron de l’aviation allemande durant la deuxième guerre mondiale, qui aurait percuté le lac ! Plus c’est gros, plus c’est beau….

Conclusions Un morceau de bois, rapporté d’une course d’école, nous a permis de mener une enquête sur un fait qui s’est déroulé il y a près d’un siècle. Cependant, des zones d’ombre subsistent : qu’est devenu l’avion après l’enlèvement du moteur ? Il semble que la carcasse de métal ait pu être utilisée par les indigènes des chalets d’Anterne, 200 m plus bas que le lac. C’était tout ça de moins à monter depuis Sixt, 1 000 m plus bas. Quant aux parties de bois de l’appareil, elles ont peut-être alimenté les fourneaux des chalets, car on se trouve ici au-dessus de la limite des forêts. Dans tous les cas, si l’avion avait été encore là en 1929, lors de la fameuse course d’école, Charles Sesiano l’aurait mentionné avec l’échantillon de bois collecté sur les bords du lac. Enfin, pour faire le lien avec les recherches scientifiques menées au lac d’Anterne, des fragments de l’avion sont peut-être enfouis sous les sédiments accumulés durant ce laps de temps, voire par des courants de turbidité, avalanches sous-marines de sédiments déclenchées par des séismes locaux, comme cela a été mis en évidence dans les carottes prélevées au fond du lac. »

Jean SESIANO

Professeur retraité en Sciences de la Terre et de l’Environnement, Université de Genève jean.sesiano@unige.ch

 

REMERCIEMENTS

« Je remercie M. Gerhard Filchner, du Deutsches Museum-Flugwerft de Schleissheim (Allemagne), pour la détermination du type d’avion à partir de la photo sur les bords du lac d’Anterne, Madame Anne-Laure Piguet, de la bibliothèque de la section des Sciences de la Terre et de l’Environnement de l’université de Genève pour sa patiente recherche dans les Archives en ligne de la Presse romande, M. Roland Mogenier, de Sixt, pour ses nombreuses informations, M. Pierre Dupraz de Passy pour ses renseignements, et enfin à MM. Roger et Olivier Borges, de la Philatélie clusienne, à Cluses, pour les photos de l’hydravion sur le lac. »


SOURCES


BIBLIOGRAPHIE

  • Arnaud F. (2014). De l’Holocène à l’Anthropocène : Changements climatiques, changements environnementaux, changements d’usage. Vers une histoire intégrée ? Habilitation à Diriger des Recherches, laboratoire CNRS EDYTEM, Univ. de Savoie.
  • Collectif d’auteurs (2010). Observatoire et rétro-observatoire de l’état écologique des plans d’eau d’altitude : rapport final ZABR (Zone Atelier du Bassin du Rhône), 83 p.
  • Sesiano J. (1993). Monographie physique des plans d’eau naturels du département de la Haute-Savoie, France. 126 p. et 3 tables. Impr. Conseil Général de la Haute-Savoie.
  • Töpffer R. (1841). Nouvelles genevoises. 435 p., Charpentier éd., Paris.
  • Vodinh J. (2003). CALAMAR, un projet de sédimentologie lacustre dans les réserves naturelles de Haute-Savoie… ou la mémoire révélée des lacs d’altitude. Nature & Patrimoine en Pays de Savoie, No 10, pp.23-26.
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