29 janvier 1923 – Alexis Maneyrol reprend le record de vol « hélice calée » à Joseph Thoret


Partant d’une page blanche, l’aviation naissante est riche en innovations. Ainsi en va-t-il du vol stationnaire ou à reculons. S’inspirant des oiseaux, les premiers aviateurs coupent leur moteur et effectuent du vol de pente, « hélice calée ». Ainsi, le lundi 1er janvier 1923, à Biskra, en Algérie, Joseph Thoret (appelé plus tard « Thoret Tempête », puis « Thoret mont Blanc ») franchit un seuil supplémentaire, en volant, pendant 7 heures et 3 minutes, aux commandes de son Hanriot HD.14. Il bat ainsi le record établi par Alexis Maneyrol (1891-1923) à bord d’un planeur. Record que Maneyrol ne tarde pas à lui reprendre en réalisant un vol de huit heures et cinq minutes, le lundi 29 janvier 1923, avec un appareil Peyret. Intéressons-nous aujourd’hui à ce pionnier du vol sans moteur…

RÉSUMÉ

Alexis Maneyrol (Alexis, Joseph, Gustave) naît le mercredi 26 août 1891 à Frossay (44/Loire-Atlantique) et meut dans le crash de son avion le samedi 13 octobre 1923 à Lympne (Royaume-Uni), est l’un des pionniers français de l’aviation. Adulé au moment de l’établissement de ses records du monde, il est malheureusement rapidement tombé dans l’oubli.

L’ENFANCE

Alexis Maneyrol naît au Moulin des Pins, un hameau situé sur la commune de Frossay. Dernier enfant d’une famille qui en compte six, il passe sa jeunesse au lieu-dit Les Pins entre ses parents et ses frères et sœurs. Malheureusement, son père meurt lorsqu’ il a sept ans.

II poursuit ses études primaires à l’école de Frossay, où il obtient son certificat d’études en 1902. Il est ensuite envoyé un an au collège à Nantes avant de travailler à Vue, commune avoisinante, comme apprenti mécanicien.

PREMIERS CONTACTS AVEC LES AVIONS

Le premier contact d’Alexis avec l’aviation se déroule certainement dans le cadre de la grande fête aérienne organisée sur la prairie des Mauves, à Nantes, du dimanche 14 au dimanche 21 août 1910 inclus.

Le jeune homme monte à Paris pour rejoindre Pierre Brosseau, un de ses camarades de Frossay. Tous deux travaillent alors chez Ketos-Pincuss et occupent leurs week-ends à voir voler les aéroplanes sur la piste d’Issy-les-Moulineaux. Rapidement, Alexis prend la décision de se rendre à l’école de pilotage des appareils Blériot, sur l’aérodrome de Villesauvage, à Étampes (91/Essonne). Pour passer son brevet de pilote, Maneyrol doit débourser 400 francs, une fortune pour ce jeune mécanicien qui en gagne 6 par jour. Malgré cela, Alexis décroche le brevet de pilote n° 673 le vendredi 10 novembre 1911 sur un monoplan Blériot à moteur Anzani équipé d’un moteur 3 cylindres d’une puissance de 25 chevaux.

En 1912, Alexis achète un petit monoplan Blériot et revient à Frossay. Voulant gagner sa vie en organisant des meetings, il donne sa première fête d’aviation à la Ville-Bessac (Frossay) le jeudi 15 août 1912. C’est un événement considérable drainant une foule venue nombreuse, au cours duquel Alexis est littéralement porté en triomphe, des gens pleurant d’émotion.

Plus tard, il passe entre les deux tours de la cathédrale de Machecoul et sous le pont transbordeur de Nantes puis acquiert un monoplan Sommer équipé d’un moteur Rhône de 60 chevaux.

PREMIER CONFLIT MONDIAL

Incorporé au 19e Groupe d’Aviation le 24 août 1914, il est muté au 29e Régiment d’Infanterie le mercredi 11 novembre 1914. Il parvient à rejoindre l’aviation en qualité de pilote et arrive au camp d’Avord le mardi 9 février 1915.

Il obtient son brevet militaire le dimanche 14 mars 1915 sur Morane 14 M puis est dirigé sur la Réserve Générale d’Aviation du Bourget le samedi 3 avril de la même année. Le vendredi 30 avril, il rejoint l’escadrille des as MS 49 à Belfort, formée par des hommes de la trempe d’un Gilbert ou d’un Adolphe Pégoud (le premier Français à réaliser un looping).

Il est impatient d’en découdre avec l’ennemi. Lors d’une reconnaissance, il croise un avion allemand, mais, faute d’armement, doit faire demi-tour. Il écrit alors à sa famille : « J’étais dans une colère épouvantable […]. Heureusement que dans quelques jours, nous allons avoir des mitrailleuses ».

Promu au grade de sergent, sa témérité et son courage lui valent de recevoir la Croix de guerre avec une étoile accompagnée de la citation suivante :

« Le sergent Maneyrol […] : tout jeune pilote, mais d’une habileté consommée et d’une audace au-dessus de tout éloge, s’est dépensé sans compter, particulièrement au cours des dernières attaques, volant malgré les circonstances atmosphériques les plus défavorables ; d’un excellent exemple pour l’escadrille par son entrain et son ardeur juvéniles. »

Détaché à Corcieux, dans les Vosges, il accomplit 140 heures de missions des plus variées.

En janvier 1916, il est muté au centre réceptionnaire de Morane Saulnier pour tester des appareils avant leur livraison aux unités de combat.

L’APRÈS-GUERRE

Après l’Armistice et le Traité de Versailles, Alexis Maneyrol reste chez Morane, période pendant laquelle il tente la liaison aller et retour Paris-Rome le mardi 2 septembre 1919. Il effectue le trajet Paris-Rome en 5 h 59 sans escale, un record, mais doit se poser à Pise au retour à cause d’une panne. Il réitère sa tentative un an plus tard mais, arrivé à Turin, doit renoncer à sa tentative à cause du brouillard.

Ensuite, Maneyrol retourne à Frossay où il organise des promenades aériennes à bord de son appareil, un Spad 34 équipé d’un moteur Rhône.

Entre deux meetings, Maneyrol vole au-dessus de la région de Frossay, y effectuant des loopings et des acrobaties.

LES DÉBUTS DE L’AVIATION SANS MOTEUR

Le traité de Versailles interdisant à l’Allemagne vaincue de conserver une aviation à moteur, les techniciens et les constructeurs allemands se lancent à corps perdu dans l’aviation sans moteur, dont les progrès sont alors fulgurants. Au printemps 1922, les pilotes allemands accomplissent déjà des vols durant plus d’une heure.

Le congrès de Combegrasse

Piquée au vif, l’Association Française Aérienne organise, en août 1922, le grand Congrès Expérimental de vol sans moteur de Combegrasse, près de Clermont-Ferrand, afin de coordonner les recherches expérimentales sur l’aviation sans moteur. C’est l’échec, les pilotes ne pouvant tenir tout au plus que quelques minutes. Sur place, le planeur de Maneyrol s’avère rapidement inadapté et dangereux. Pour sa part, l’ingénieur Louis Peyret arrive trop tard pour concourir. Son planeur est d’un type inhabituel, avec deux ailes d’égale longueur, l’une à l’avant, l’autre à l’arrière. Maneyrol essaie plusieurs fois cet appareil à la fin du mois d’août et le juge sûr et doux à conduire.

Cinq jours après le congrès français, le pilote allemand Hentzen porte le record à trois heures et dix minutes.

Après Combegrasse, Maneyrol retourne à Paris et y chercher désespérément du travail. Avec Peyret et ses assistants, il construit un planeur identique à celui de Combegrasse pour participer à un concours international de vol à voile organisé par le journal britannique Daily Mail.

Établissement du record du monde

À cette époque, le Daily Mail a déjà récompensé deux aviateurs français : Louis Blériot pour la traversée de la Manche et Louis Paulhan pour la course Londres-Manchester. Ce concours de vol à voile à Itford Hill (Angleterre) était sa troisième grande initiative dans le domaine de l’aviation.

Les vingt pilotes européens engagés représentent l’élite du vol à voile du moment. Le seul Français présent est Alexis Maneyrol. Pensant que leur record, 3 h10, ne pouvait pas être battu, les Allemands ont décliné l’invitation…

Le concours dure six jours. Maneyrol prend l’air le samedi 21 octobre 1922, à 14 h 32, Raynham à 14 h 45, puis Grey mais, bientôt, il ne reste plus que Maneyrol dans le ciel. Malgré le vent qui forcit jusqu’à 25 mètres/seconde et malgré les averses, Maneyrol n’atterrit qu’à 17 h 54 après avoir volé sans arrêt pendant 3 h 22. Il vient de battre le record du monde. Pour Maneyrol et Peyret, c’est la gloire et le chèque de la victoire : 1 000 livres Sterling, soit 60 000 francs de l’époque.

Le lundi suivant, le sous-secrétaire d’État à l’aéronautique, Laurent-Eynac félicite chaudement Maneyrol à Londres. À leur arrivée à la gare du Nord, à Paris, le mardi soir, Maneyrol, Peyret et son équipe sont accueillis et ovationnés par une foule d’amis, de pilotes et de journalistes sportifs. Maneyrol est, une fois de plus, porté en triomphe.

Le jeudi, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, au cours d’une importante soirée organisée par l’Association Aérienne Française et présidée par Laurent-Eynac, Alexis Maneyrol et Louis Peyret reçoivent un accueil triomphal. Le ministre remet aux deux hommes la Grande Médaille d’Honneur de l’Association et annonce qu’il vient de proposer la nomination de Maneyrol dans l’Ordre de la Légion d’honneur. Le samedi 28, ils sont les hôtes au Sénat du groupe parlementaire de l’Aviation dans les deux Assemblées.

Le planeur de Maneyrol est transporté sur le fronton du journal Le Matin, puis sur la terrasse des Galeries Lafayette, provoquant attroupements et défilés d’une foule considérable et, à chaque exposition, dix mille francs aux deux héros. Cependant, Maneyrol, toujours aussi simple, modeste et consciencieux, reprend, dès le lendemain matin, le travail qu’il avait trouvé quelques temps auparavant.

Le mercredi 8 novembre, l’Aéro-Club de France lui décerne sa Grande Plaque de Vermeil.

Le mardi 14 novembre, la nomination de Maneyrol dans l’Ordre de la Légion d’Honneur paraît au Journal Officiel de la République française (JORF).

Début décembre, Alexis Maneyrol fait un saut à Frossay, où la municipalité organise un banquet.

Au cours du Salon de l’Aéronautique, le dimanche 19 décembre, Laurent-Eynac présente Maneyrol au Président de la République qui lui serre chaudement et cordialement la main.

Cependant, son record sera battu par Joseph Thoret le mercredi samedi 3 janvier 1923 avec un vol de 7 heures et 3 minutes réalisé avec un biplan d’apprentissage Hanriot type 14, à moteur Gnome et Rhône de 80 CV.

Le lundi 29 janvier 1923, il reprend au lieutenant Thoret le record de durée des alérions, en planant durant 8 heures et 5 minutes avec son nouvel appareil signé Louis Peyret.

VAUVILLE

L’Association Aérienne Française découvre un endroit propice au vol à voile. Il s’agit de Vauville (près de Cherbourg, dans la Manche). Elle choisit ce lieu pour son deuxième Congrès Expérimental du mois août.

Maneyrol et Peyret s’y installent dès le vendredi 16 janvier 1923.

Le lundi 29 janvier, Maneyrol établit un nouveau record du monde en tenant en l’air pendant 8 h 4′ 50 » aux commandes de son planeur.

Quand Maneyrol (accompagné de ses amis) arrive à Cherbourg, une foule nombreuse l’attend et le porte à nouveau en triomphe.

Quelques jours plus tard, il annonce relever le défi du Prix Dewoitine de la plus longue distance au-delà de 3 km. Le lundi 26 février, Maneyrol remporte ce prix en parcourant 7 850 mètres de distance. Il rentre alors de reposer à Frossay pour se reposer.

Le 14 août, Maneyrol se présente au deuxième Congrès Expérimental de Vauville avec deux appareils : un planeur et une aviette à moteur pour concourir dans chacune de ces catégories.

Une aviette à moteur n’est rien de plus qu’un planeur équipé d’un moteur auxiliaire permettant à l’avion de voler sans le concours des pentes.

Voici le classement de Maneyrol (Peyret) dans les différentes séries :

Série I, appareil sans moteur

  • Vol de durée : 2e derrière Barbot (Dewoitine).
  • Totalisation de durée : 2e derrière Simonet (Poncelet).
  • Hauteur : 4e derrière Simonet (Poncelet), Descamps (Dewoitine), Thoret (Barbin)
  • Vol dynamique

Série II, appareil à moteur auxiliaire (moto-aviette)

  • Vol de distance et consommation : 1er avec 20 km en 22′ 23 » pour 675 cmc d’essence.
  • Vol d’altitude : 1er avec 3 830 m (record mondial).
  • Vitesse (30 km) : 1er avec 19′ 50 ».
  • Vitesse sur base et écart de vitesse : Maneyrol (Peyret).

Peyret et son équipe ne s’endorment pas sur leurs lauriers et s’attachent à apporter quelques améliorations à leur moto-aviette, notamment au groupe moto-propulseur, hélice-moteur pour améliorer son rendement.

C’est donc avec un appareil qu’il connaît parfaitement et très au point qu’il se rend en Angleterre, à Lympne, pour participer au Grand Concours International organisé du 8 au 18 octobre.

UNE FIN TRAGIQUE

Richement doté par l’Aéro-Club Royal d’Angleterre, le concours de Lympne réunit surtout des Anglais, mais aussi un Belge et un Français, la présence de Maneyrol incitant certains concurrents potentiels à faire forfait.

En ce samedi 13 octobre 1923, la foule est venue nombreuse et on note dans la tribune officielle la présence de hautes personnalités.

Jusque-là retardé par des questions de mise au point de son appareil, Maneyrol n’a pas volé en concours. Le samedi matin, Maneyrol effectue un premier essai d’altitude et monte à 9 640 pieds, soit 2 938 mètres.

Vers une heure de l’après-midi, à bord de son petit appareil jaune, Maneyrol prend l’air, bien décidé à remporter l’épreuve en dépassant les 4 000 mètres. De fait, l’aviette monte, monte, et n’est bientôt qu’un petit point à peine perceptible dans l’espace. Puis on le voit redescendre, l’aviateur ayant sans doute estimé qu’il avait atteint son objectif. Elle survole les spectateurs enthousiasmés à près de 700 m puis descend encore. Elle n’est plus qu’à une cinquantaine de mètres du sol quand un cri d’horreur jaillit de la foule. Les deux ailes de la moto-aviette viennent de se replier en parapluie. L’appareil tournoie deux ou trois fois sur lui-même, puis vient s’écraser au sol avec un bruit sourd.

Jambes brisées, atteint de multiples fractures, le visage et les mains contre la terre, Maneyrol agonise. Un médecin est appelé, mais en vain, la mort a fait son œuvre.

La dépouille mortelle de Maneyrol est transportée dans une salle de l’infirmerie de l’aérodrome transformé en chapelle ardente. Les témoignages de sympathie et les condoléances affluent à Lympne.

Quand André Coyaud, un de ses amis, lui eut fermé les yeux, ses compagnons et lui regardent le barographe enregistreur d’altitude dans les décombres de l’appareil. Ils constatent alors qu’Alexis Maneyrol vient de battre le record d’altitude pour avion léger, le portant à 4 200 mètres.

Malheureusement, le barographe ayant subi des dégâts, le Daily Mail refuse de remettre le prix. Le Royal Aéro-Club confisque alors le barographe et prive ainsi Maneyrol de son dernier record…

MONUMENT

Dès l’annonce de la mort de Maneyrol, la municipalité de Frossay décide de lancer une souscription pour l’érection d’un monument à sa mémoire. La souscription est close le lundi 16 juin 1924 en atteignant plus de 16 000 francs.

Le monument est une haute stèle monolithique brute de plus de quatre mètres de haut. Sur sa face se détache l’effigie de Maneyrol aux commandes de son appareil. Au-dessus de lui, symbolique, un aigle, ailes déployées, s’accroche à la cime du roc. Au bas de la stèle, une seule inscription :

« À Maneyrol, ses admirateurs. »

Chaque année, une commémoration a lieu à Frossay.

HOMMAGES

Une stèle à son effigie lui est dédiée à Frossay.

Une école porte son nom à Frossay, sa ville natale. Des rues Alexis-Maneyrol existent à Nantes, Couëron, Paimbœuf, Pornic, La Chapelle-Heulin, La Montagne, Préfailles, en Loire-Atlantique (44), ainsi qu’à Meudon et Chaville, dans les Hauts-de-Seine (92)…

À Vauville, le centre de vol à voile qu’il a créé en 1923 perpétue sa mémoire.

ÉPILOGUE

Certes, Alexis Maneyrol a survolé les Vosges pendant la Grande guerre, le massif Central ensuite, puis les collines du Cotentin, mais cela n’en fait pas un véritable pilote de montagne pour autant…

Non, l’intérêt de ce personnage réside dans son acharnement à battre les records de durée en vol moteur coupé (hélice calée) en se jouant, tel un chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus, notre logo), des courants d’air tourbillonnants.

Une étape essentielle pour faire progresser la connaissance de l’aérologie, si importante dans le cadre du vol en montagne…

Éléments recueillis par Bernard Amrhein


SOURCE

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