5 janvier 1957 – Le journal ‘Le Monde’ revient sur l’affaire Vincendon et Henry


Le jeudi 3 janvier 1957, le sort de Vincendon et Henry est scellé. Ils reposeront dans leur cercueil d’acier et de glace jusqu’au printemps. Après l’échec de l’opération de sauvetage des jeunes alpinistes et la réussite, toute relative, du « sauvetage des sauveteurs », la polémique fait rage, autant dans la vallée de Chamonix que dans le pays tout entier.

Pilote de montagne (PDM) publie l’intégralité d’un article paru dans le journal ‘Le Monde’ deux jours après l’épilogue de ce drame et recueillant le témoignage à chaud de différents protagonistes.

LES PARENTS DES DEUX ALPINISTES AVAIENT EUX-MÊMES DEMANDÉ QUE LES OPÉRATIONS DE SAUVETAGE SOIENT ARRÊTÉES

Le Monde, publié le 5 janvier 1957.

Chamonix, 4 janvier.

« J’ai décidé d’arrêter l’opération », a déclaré jeudi, au début de l’après-midi, le commandant Le Gall, au retour d’un vol de reconnaissance au-dessus du mont Blanc. Les corps des deux alpinistes Vincendon et Henry, ainsi que l’a précisé quelques instants plus tard M. Laforest, Secrétaire d’État à l’Air, resteront donc dans la carlingue de l’hélicoptère brisé jusqu’à ce qu’une caravane puisse sans danger aller les chercher, vraisemblablement au début de l’été prochain.

« Après avoir interrogé les moniteurs qui les ont vus lundi dernier, a dit hier soir le commandant Le Gall, j’ai la conviction que les deux alpinistes, épuisés comme ils l’étaient et profondément gelés à mi-jambe et à mi-bras, n’ont pu résister à la tempête qui s’est déchaînée dans la nuit et au froid de – 36 degrés qui a été enregistré à 4 000 mètres d’altitude. Responsable de l’organisation des secours, je n’ai pas cru pouvoir prendre la responsabilité d’exposer à la mort les trente sauveteurs qui auraient été nécessaires pour les ramener au refuge Vallot. »

Henry et Vincendon, pères des alpinistes, se sont eux-mêmes opposés à cette suprême ascension, refusant l’offre du pilote suisse Geiger de faire une dernière tentative.

« Je sais que tout a été tenté pour mon fils et son compagnon de cordée, a déclaré M. Henry. Maintenant que je sais que tout est perdu, je vous supplie de ne plus risquer la vie de vos hommes. »

Le commandant Le Gall n’a pris assurément cette décision qu’après un douloureux débat de conscience. Elle a néanmoins plongé les alpinistes dans la consternation, et le célèbre guide Charlet, se faisant l’interprète de ses camarades, devait dire :

« Si j’avais dirigé les opérations, j’aurais profité des navettes des hélicoptères, qui se sont posés cinq fois à Vallot, pour y laisser six sieurs frais. Trois hommes seraient allés à l’épave, pendant que trois autres auraient balisé la trace servant de soutien. Quatre heures après nous rentrions en sachant à quoi nous en tenir. »

De son côté le pilote Henri Giraud, moniteur de l’Aéro-club du Dauphiné, spécialiste des vols en haute montagne, devait déclarer hier soir :

« J’ai survolé à quelques mètres cet après-midi l’épave du Sikorsky avec un bimoteur Dragon de l’Aéroclub du Dauphiné. Je pense que seul le pilote suisse Hermann Geiger pouvait avec son super-Piper équipé de skis réussir ce sauvetage délicat, étant accompagné bien entendu d’un guide très expérimenté tel que Lionel Terray ou Piraly. L’atterrissage au Grand-Plateau avec un tel appareil était un jeu d’enfant. Il fallait faire appel à Geiger dès les premières heures. Vincendon et Henry seraient aujourd’hui parmi nous. L’opération aurait coûté quelques dizaines de milliers de francs au lieu de quelques dizaines de millions pour rien. »

Au refuge Vallot le thermomètre était bloqué à – 15.

Hier après-midi les cinq moniteurs de l’école de haute montagne, rescapés du refuge Vallot : Minster, Bonnet, Chappaz, Novel et Roman ont fait d’intéressantes révélations sur leur douloureux séjour. Bonnet devait notamment déclarer :

« Nous nous souviendrons longtemps des roulés-boulés que nous avons faits sur le Grand-Plateau. Lorsque nous nous sommes posés nous avions peur que l’hélicoptère explose. L’appareil s’était abîmé entre deux crevasses sans fond, d’où personne n’aurait jamais pu nous sortir. Nous nous sommes alors portés près des deux alpinistes et avons constaté que, souffrant de très profondes gelures aux bras et aux jambes, ils étaient dans l’impossibilité absolue de se soulever. Germain et moi nous les avons transportés jusqu’à la carlingue. Nous avons également constaté que le matériel qui avait été parachuté la veille et l’avant-veille n’avait pu être utilisé par eux, car, gelés comme ils l’étaient, ils ne pouvaient pas se servir de leurs mains. Leurs doigts étaient tellement gelés qu’ils ne purent même pas mettre en action les réchauds à gaz qu’ils avaient reçus.

Nous avons ensuite transporté les deux pilotes de l’hélicoptère, le commandant Santini et l’adjudant Blanc. Pour eux du moins il ne s’agissait que de les aider, non pas les porter. À un moment donné, l’adjudant Blanc s’effondra dans une crevasse qui n’était peut-être pas très large, mais, peu habitué à la montagne, il leva les bras, si bien qu’il ne put se retenir. Il nous fallut trente-cinq minutes d’efforts pour le retirer de la crevasse. Lorsqu’on le ramena à la surface il était à bout de forces. Nous lui avons immédiatement donné des médicaments dont nous disposions ; ensuite nous l’avons ramené à la carlingue, où nous pensions bivouaquer. Mais Blanc s’est trouvé mal en point et la perspective de ce bivouac nous inquiétait terriblement. C’est alors que nous avons entendu nos camarades Minster et Chappaz qui descendaient du dôme du Goûter, où ils avaient été largués. Nous avons repris notre route en deux cordées avec le commandant Santini et l’adjudant Blanc.

La remontée vers le refuge Vallot fut atroce. Au sommet de la pente du refuge, qui était entièrement en glace, l’adjudant Blanc ne pouvait absolument plus marcher. Nous l’avons porté, puis nous l’avons traîné. Par bonheur, nos camarades Novel et Roman entendirent nos appels de détresse et vinrent à notre secours. C’est grâce à eux que nous avons pu atteindre le refuge, mais il était 3 heures du matin. La cheminée était entièrement bouchée et le poêle plein de neige, si bien qu’il leur fut impossible de faire du feu.

Ce n’est que le lendemain, à 11 h 30, que la cordée de Chappaz, Minster, Santini put à son tour atteindre l’observatoire Vallot. Il faisait – 15 degrés dans le refuge, peut-être plus, car le thermomètre à minima était bloqué à cette température. »

À la question : une cordée partie de Chamonix par l’itinéraire du Grand-Plateau aurait-elle pu atteindre le lieu de l’accident ? Bonnet a répondu : « Là où Lionel Terray a échoué, personne ne pouvait passer. »

La santé de l’adjudant Blanc s’est nettement améliorée depuis son retour à Chamonix. Les gelures du visage et des mains sont moins graves qu’on ne le pensait. On espère pouvoir éviter l’amputation de l’annulaire gauche.

Quant au commandant Santini, son état est aussi satisfaisant que possible.

À une autre question : qui a pris la décision de remonter d’abord les deux pilotes ? un des moniteurs devait répondre : « Nous quatre. Remonter Vincendon et Henry à quatre c’était au-delà des possibilités humaines, étant donné les conditions de la montagne. L’ordre nous avait été du reste donné de sauver les pilotes d’abord.

Mais, devait préciser le moniteur Chappaz, quand nous avons quitté l’épave, nous n’avons pas abandonné Vincendon et Henry. Nous avions en effet la ferme intention de revenir le lendemain matin à la première heure, Seul le mauvais temps nous en a empêchés. »

Source : LE MONDE

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