9 avril 1945 – Le duel d’artillerie le plus haut d’Europe rendu possible grâce à l’observation aérienne


Le 9 avril 1945, deux équipes de pièce de la 7e Batterie du 93e Régiment d’Artillerie de Montagne (RAM) accomplissaient un véritable exploit en livrant le ‘Duel d’artillerie le plus haut d’Europe’…

Jugé anecdotique pendant des décennies par les protagonistes de l’affaire eux-mêmes, ce haut fait d’armes n’a été rendu public qu’à l’occasion du Cinquantenaire des Combats les plus hauts d’Europe, manifestation organisée par les Troupes de montagne au sein du Quartier Pourchier de l’ École militaire de haute montagne (EMHM) de Chamonix, le samedi, 8 avril 1995.

Aujourd’hui, Pilote de montagne (PDM) et Theatrum Belli (TB) rendent hommage à Maître Léon LAPRA qui, alors commandant d’unité élémentaire, avait eu le réflexe de photographier les différentes étapes de cette opération, ce qui nous permet d’illustrer le compte rendu complet qu’il en fit par la suite. Hommage aussi à tous les aviateurs militaires, dont Firmin Guiron, qui rendirent cet exploit possible… depuis le ciel…

PROLOGUE

À la Libération, une partie des Forces françaises de l’intérieur (FFI) de Haute-Savoie avait formé le Bataillon du mont Blanc sous les ordres du commandant Clère et forcé les Allemands à évacuer la vallée de Chamonix. Un poste avancé avait été installé sur le versant italien dans le refuge Torino qui, à 3 365 mètres d’altitude, au-dessous du col du Géant, domine la vallée d’EntrêvesCourmayeur, le val Fercy, aux mains de l’ennemi.

Mais, le samedi 2 octobre 1944, profitant d’une tempête de neige et du défaut de vigilance des occupants de Torino, les Allemands avaient reconquis le refuge.

À partir de cette base, ils avaient installé des mitrailleuses lourdes au col du Géant, dans les rochers du Petit-Flambeau, et ils étaient ravitaillés par le téléphérique montant d’Entrêves au mont Fréty, situé à 2 100 mètres d’altitude.

Séparés par les quatre kilomètres du glacier de la vallée Blanche, Français et Allemands s’étaient observés pendant l’hiver 1944-1945. Mais, dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17 février 1945, la Section d’éclaireurs-skieurs (SES) du col du Midi, commandée par l’aspirant Rachel, déjà alertée par une patrouille qui avait vu monter des renforts à Torino, vit une fusée partir du sommet du Gros-Rognon, énorme rocher situé à mi-chemin du col du Midi et du col du Géant.

Rachel, pressentant une attaque allemande qu’il aurait à subir sur le col du Midi, le dos au vide, eut l’audace bien calculée de foncer, dans la nuit avec sa section. Vers cinq heures du matin, la SES se trouvait en une file dans le passage entre le Gros-Rognon et l’arête basse du mont Blanc du Tacul. Dans une obscurité totale, elle commença à passer entre les Gebirgsjäger (chasseurs de montagne) qui avançaient en deux files séparées.

S’ensuivit une mêlée confuse au cours de laquelle le Hauptmann (capitaine) Siegel, qui commandait alors la Sturmkompanie (compagnie d’assaut), fut très grièvement blessé. Le combat se poursuivit jusqu’au matin et tourna à l’avantage de la SES. Les Allemands laissèrent sept morts sur le terrain, dont le Hauptmann Siegel, un as du combat en montagne qui s’était illustré contre les Russes, sur l’Elbrouz, dans le Caucase. Un seul mort du côté français était à déplorer.

Cette tentative, qui démontrait les visées allemandes sur le col du Midi, fut à l’origine de la décision de tenter d’y installer des canons, soit pour fournir un appui direct à la SES, soit pour détruire ou neutraliser le téléphérique du mont Fréty, soutien essentiel du dispositif allemand.

LE RAPPORT DU CAPITAINE LÉON LAPRA

« 9 mars 1945

Prise de commandement de la 7e Batterie au repos à Belley, après avoir été en opérations à Briançon. Belle unité composée de jeunes engagés volontaires, la plupart originaires de Lyon. Le rude hiver 44-45 en a fait des montagnards.

Cette halte à l’arrière du front va être rapidement interrompue par une mission peu banale.

12 mars 1945

Ordre de l’AD 27 [Artillerie divisionnaire] d’envoyer une reconnaissance au col du Midi. Aussitôt volontaire, je me trouvai désigné comme par enchantement. Mes collègues, sujets au vertige ou sous d’autres raisons, ne me disputèrent pas la place. Départ immédiat pour Chamonix avec le sous-lieutenant Burgard, jeune Alsacien discret et efficace, et l’adjudant-chef Fabbri, un colosse expansif, un grand ancien du 93e.

Accueil sympathique du commandant Clère et des officiers du Bataillon du mont Blanc ; ils nous font un tableau corsé des difficultés de montée et de séjour sur le glacier.

13 mars 1945

Le téléphérique normal nous conduit à la station des Glaciers, à 2 600 mètres. De là part un câble de huit millimètres mû par treuil et qui va direct au Col, à 3 600 mètres. Ce câble porte un petit plateau, où on tient à deux bien serrés ; il faut changer de plateau au passage d’un pylône posé sur une arête à 3 300 mètres.

Il fait un temps magnifique, le survol en télé du glacier des Bossons est féérique ; notre futur champ de tir sera le glacier de la vallée Blanche et le col du Géant, étincelant sous le soleil.

Le commandant Clère aurait souhaité nous voir mettre en batterie derrière le rocher des Rognons, au milieu de la vallée Blanche. Mais cette descente d’un glacier de deux kilomètres aurait exigé une mise en batterie de nuit avec tous les risques d’un parcours nocturne sur glacier. En outre, cette position basse restreignait les possibilités de tir, sans parler des difficultés de séjour aux Rognons.

Message immédiat à l’AD 27 sur la possibilité de se mettre en batterie en-dessous de l’arrivée du téléphérique, sur le Col lui-même, où un léger masque dissimulerait les pièces.

Dans la journée du 14, retour à Belley et, dans la nuit, ordre de partir pour Chamonix avec deux pièces de 75M et 500 obus, sans autre précision sur la mission. Dans la matinée du 15, embarquement en camions de 20 artilleurs et du matériel pour Chamonix.

Laissant le détachement aux ordres de Burgard, je fais un détour par la Division ; le jeune chef d’état-major, le lieutenant-colonel Craplet, me donne cette consigne : « Si une fois à pied d’œuvre vous jugez l’opération trop dangereuse, vous avez toute liberté pour y renoncer ! » Je le remercie de sa confiance, en lui disant que je comptais bien ne pas avoir à user de cette faculté.

Visite au commandant Deslandes, intendant divisionnaire. Il m’octroie largement des rations individuelles américaines de haute valeur nutritive, bien utiles en altitude, et, pour être sûr d’être bien servi, je vais en prendre livraison au dépôt de Montmélian avant de filer sur Chamonix.

La nuit tombée, arrêt au terrain d’aviation du Fayet-Saint-Gervais pour m’entendre avec le capitaine Guiron, qui règlera nos tirs sur les objectifs situés derrière le col du Géant et non visibles du col du Midi.

Le 16 mars

Journée d’attente à Chamonix. Pour garder le secret, la mise en place de l’artillerie doit se faire de nuit.

À vingt heures, des camions amènent personnel et matériel à la station de départ du téléphérique au hameau des Bossons. Pour le premier tronçon jusqu’à la station de la Parra, à 1 800 mètres, peu de difficultés hors la manipulation à bras de nos dix tonnes de matériel.

À deux heures du matin, fin de chantier à la Parra.

Le 17 mars

Au matin, après un court repos, reprise du travail. En raison du faible débit du tronçon Glacier-col du Midi, le chantier s’organise en continu de la Parra au Col :

L’adjudant-chef Nallet, avec huit canonniers, assure le tronçon la Parra/les Glaciers et le chargement de la benne.

Le sous-lieutenant-Burgard, avec quatre canonniers sur le pylône de l’arête, assure le transfert d’une benne à l’autre. C’est le plus inconfortable ; ils s’y dépenseront pendant trois jours dans le froid et le danger ; au Col, l’adjudant-chef Fabbri, avec quatre canonniers sur la fragile passerelle du terminal, réceptionne canons et obus. Fabbri, le plus robuste, porte lui-même les pièces les plus lourdes.

Pour la compréhension de l’opération, il faut savoir que le 75 de montagne, destiné à l’origine à être porté par des mulets, se décompose en sept fardeaux de 105 à 115 kilos chacun. La benne du téléphérique et son câble étant prévus pour porter une centaine de kilos, nous restions dans la limite de sécurité (Du moins, nous le pensions… En 1947, l’ingénieur civil qui avait repris en charge le téléphérique m’a assuré que l’usure du câble par le service intensif en 1945 avait fait tomber la limite de sécurité à moins de 100 kilos).

Dans l’après-midi du 17 mars survient le colonel Valette d’Osia, paternel et cordial. Il observe que je suis en train d’agir sans ordre écrit. Je lui réponds que sa présence est un encouragement.

La montée du matériel va exiger trois journées pleines jusqu’au soir du 19 mars. La position de batterie se trouve au bas d’une pente d’une centaine de mètres, sous le terminal du téléphérique, pente en pleine vue de l’ennemi.

La mise en batterie finale doit donc s’effectuer de nuit dans des conditions difficiles. Fabbri y distingue à nouveau sa force colossale et sa connaissance de la neige.

Au matin du 20 mars

Les deux pièces sont prêtes à tirer, appareils de pointage en visée sur l’aiguille du Géant.

Tandis que la section d’éclaireurs-skieurs occupe la cabane proche du téléphérique, nous, artilleurs, partageons, avec la section de mitrailleurs, la cabane dite des Cosmiques, construite en 1938 par Leprince-Ringuet pour ses expériences sur les rayons cosmiques. Vingt Artilleurs et vingt Chasseurs dans un si étroit espace se tiennent chaud. Et c’est tant mieux la nuit, à 3 600 mètres d’altitude.

Il va falloir près de trois semaines avant de recevoir l’ordre de tirer. L’EM 27 [État-major de la 27e Division alpine] ne nous oublie pas.

Nous avons beaucoup de visiteurs. Le colonel Petetin, artisan de l’opération, vient fréquemment. Le général Molle monte également avec le lieutenant-colonel Craplet.

Sous la conduite des guides de Chamonix, qui servent au Bataillon du mont-Blanc et en particulier avec Léon Demarchi, je fais plusieurs reconnaissances pour la recherche d’observatoires au-dessus du col.

Elles ne sont pas sans incidents. Au cours d’une reconnaissance sur le mont Blanc du Tacul, le sergent Droubay tombe dans une crevasse. Léon Demarchi descend avec maestria dans la crevasse, et l’en remonte non sans difficulté, car il a une mauvaise fracture à la jambe.

Notre équipe se réduit : Fabbri, qui n’appartient pas à ma batterie, est rappelé au Groupe. Burgard a pris froid et souffre d’une oreille. Non sans difficultés j’arrive à le persuader de se laisser évacuer. On diagnostiquera une mastoïdite. Son départ pose problème : le séjour à 3 600 mètres, pour être supportable, doit être entrecoupé ; les Chasseurs sont relevés tous les trois jours. Pour les Artilleurs j’institue un roulement pour garder au Col une équipe réduite, apte à servir les deux pièces en cas d’alerte, et j’aurais permuté avec Burgard. Nallet, avec sa grande expérience de sous-officier pourrait le suppléer ; sa trop grande modestie l’en défend, et je prends le parti de rester sans interruption, il m’en témoignera une touchante reconnaissance, et sera un adjoint parfait et amical.

L’attente me permet de préparer méthodiquement le tir hors-série qui nous est demandé : les tables de tirs en montagne ont été prévues à 2 800 mètres seulement et jamais pour un but à 1 500 mètres plus bas ; je refais en les extrapolant les abaques des tables de tir. Les calculs montrent que, pour atteindre notre objectif (la station du téléphérique italien de mont Fréty, à 2 100 mètres derrière le Géant), la trajectoire passe de justesse en rasant la crête entre l’aiguille des Grands Flambeaux et la Tour Ronde.

La vie n’est pas monotone : la nuit, de temps à autre, une fusée part de la position allemande, nous mettant en alerte.

Le 25 mars s’élève une tempête de neige d’une rare violence ; on a le sentiment que la cabane va être emportée : ses parois sont garnies de laine de verre que le vent projette à l’intérieur. Le téléphérique est interrompu : le câble qui fait normalement une flèche importante, est tendu à se rompre à l’horizontale. Ce devait être le jour du ravitaillement, et il faut se serrer la ceinture pendant deux jours.

Le lendemain, les canons ont disparu sous la neige.

Le 8 avril à 14 heures, enfin ordre de tir sur mont Fréty, réglage préalable sur le rocher des Petits-Flambeaux où se trouve un poste allemand de mitrailleuse lourde. Coup au but à la troisième salve. L’avion de Guiron arrive mais la liaison radio ne fonctionne pas. En attendant qu’elle s’établisse, j’envoie quelques salves d’obus fusants sur la position ennemie.

Au bout d’une demi-heure, de guerre lasse, l’avion s’en va et pique sur le Fayet. Aussitôt qu’il a disparu, une salve de deux obus s’abat à une centaine de mètres en avant de notre position. Ce sont les 105 allemands, dont on supposait la présence au mont Fréty et qui n’avaient jamais tiré.

Rapidement suit une deuxième salve ; trop longue elle passe par-dessus nos têtes. Nous sommes encadrés, et je fais aussitôt replier Nallet et les pelotons de pièces dans l’abri de glace creusé près de la batterie. Heureusement, car de mon poste d’observation, je vois la salve suivante tomber à quelques mètres des pièces, l’une d’elles est criblée d’éclats mais sans dommages pour ses organes essentiels. Et le tir ennemi continue par rafales, arrosant la position autour du téléphérique.

Vers 17 heures, un obus de 105 tombe juste sur la cabane des Chasseurs et la pulvérise. Elle avait été évacuée dès le début du tir. Impossible de riposter : ils nous voient et faute d’observation par avion, nous ne les voyons pas. Plus tard, un obus tombe sur le rocher autour duquel sont enroulés les câbles fixant la poulie du téléphérique. Un câble est sectionné.

À la tombée de la nuit, profitant des intervalles entre chaque tir, je fais évacuer Nallet et les canonniers passablement transis par leur séjour dans l’abri-glacier.

En prévision d’une alerte de nuit, je garde deux volontaires pour servir au moins une pièce. Impossible de remonter aux Cosmiques, exposés au même sort que l’autre cabane. La nuit sera longue dans l’abri sur des caisses de munitions. Pas question de sortir car le tir ennemi continue. Sporadique mais bien réglé. En l’absence de feu, on grelotte, et la moindre flamme fait fondre et retomber sur nous en gouttelettes, la voûte de glace.

Le 9 avril, les deux équipes de pièces attendent dans le blizzard.

Le 9 avril, au lever du jour, un de mes deux compagnons se met à trembler de fièvre et à délirer. Je l’emmène au téléphérique et, avec l’autre canonnier, l’installe dans la benne. Pendant cette opération, un obus passe à raser la passerelle, mais un vent violent s’élève et rend le tir moins précis.

En fin de matinée, message du colonel Petetin : ordre de reprendre le tir à 15 heures, avec le concours annoncé de l’avion. Les deux pelotons redescendus aux glaciers remontent et, à l’heure dite, tout le monde est rassemblé sans casse.

Mais le vent, de plus en plus violent, qui dérègle le tir allemand en l’allongeant, joue contre nous, car nous allons tirer vent debout. Par bonheur, la montagne offre des éléments idéaux : j’observe une série de petits nuages portés par le vent et qui écrêtent la multitude d’aiguilles du massif, en comptant les secondes qu’ils mettent pour aller d’une aiguille à une autre, j’aurai avec précision l’orientation et la vitesse du vent, et les deux corrections essentielles à apporter aux données de la table de tir.

Le colonel Petetin arrive. « Vous restez le patron ! », me dit-il de suite, et à aucun moment il n’intervient dans la direction du tir, sachant donner au bon moment approbation et encouragement à tous ; un grand monsieur !

À 15 heures 30, l’avion de Guiron nous survole, et la liaison radio fonctionne. Le moral est remonté à bloc, malgré le vent glacial dans le courant d’air du Col.

Les quatre coups de la première salve partent en direction du mont Fréty : Guiron repère bien les arrivées – trop court et à droite ; la deuxième salve est en direction, toujours trop courte. On allonge, et les deux salves suivantes se dispersent autour de l’objectif, mais heureusement assez bien groupées. À la cinquième salve, la voix de Guiron annonce : « Le pylône au-dessous du mont Fréty a été touché… il prend gîte vers le bas ! » Explosion de joie des artilleurs. Le tir ainsi réglé sur l’objectif atteint, c’est avec enthousiasme qu’on envoie les 300 coups de tir d’efficacité. La batterie allemande qui s’est tue ne réagit pas. Elle n’est certainement pas hors de combat, mais elle ne se manifestera qu’une fois le surlendemain.

Le 12 avril, le général Molle vient au Bataillon du mont Blanc et nous donne l’ordre de rejoindre le 93 qui est en Maurienne, en appui direct de la 7e Demi-Brigade en opération sur le mont Froid. Le lieutenant-colonel M…, commandant en second le 93, veut que je redescende les pièces que j’ai fait démonter, graisser, et mis à l’abri, culasses enlevées. Je lui fais observer que nous allons perdre un temps précieux, et prendre un risque inutile. Comme il insiste, je l’amène à la benne du téléphérique ; il réalise et se rend à mes raisons.

Le 15 avril, nous sommes en Maurienne, en batterie à Sardières. Et l’équipée du col du Midi n’est plus qu’un souvenir.

Le 3 septembre 1945, sur le glacier du col du Midi, le colonel Petetin épingle au fanion de la 7e batterie du 93e RAM, la croix de guerre que lui avait valu sa citation à l’ordre de l’AD 27 (Artillerie divisionnaire) du 14 avril 1945 :

« Sous les ordres du capitaine Lapra, commandant la 7e batterie du 93e RAM, ont réussi une performance exceptionnelle et particulièrement périlleuse en montant en plein glacier à 3 593 mètres d’altitude. Après un séjour très pénible en haute altitude, ont exécuté avec succès un tir de destruction sur un téléphérique ennemi malgré la violente réaction de l’adversaire et alors que leur position était encadrée au plus près par un tir de 105. Ont fait preuve en la circonstance des plus belles qualités d’endurance et de courage. »

Les artisans de l’exploit étaient :

  • le sous-lieutenant Burgard ;
  • les adjudants-chefs Fabbri et Nallet ;
  • le brigadier-chef Poignand ;
  • le brigadier Jay ;
  • les canonniers Achard, Benistaud, Billard, Billet, Boilet, Bussane, Chatagnier, Collus, Cotisson, Desmollières, Gard, Guidici, Kulajus, ouche et Widmer. »

LA GUERRE AÉRIENNE DANS LES ALPES, OUBLIÉE ELLE AUSSI…

Le département de la Haute-Savoie est libéré dès le samedi, 19 août 1944, et l’ aérodrome de Passy-Mont Blanc est aussitôt remis en service.

Formation d’une unité « Air »

Courant septembre 1944, des résistants issus des maquis du Haut-Beaujolais sont rassemblés, à Albigny-sur-Saône, en vue d’un engagement pour la durée de la guerre.

Ils ont en commun, pour la plupart, d’avoir appartenu à l’ex-armée de l’Air et sont rejoints par le groupement Barro, fort de 80 officiers et de 150 hommes de troupe, puis par le corps-franc du capitaine Scharly. Le capitaine Viaux, du groupement des Forces aériennes françaises de l’Intérieur (FAFI), effectue une démarche auprès du Colonel Ruby le dimanche 1er octobre 1944 pour lui demander de prendre le commandement de ce groupe.

Celui-ci accepte de regrouper ces personnels afin de constituer le noyau d’une Aviation des Alpes.

Création du Groupe 1/35 Aviation des Alpes

La décision ministérielle n° 775 en date du mardi 21 novembre stipule :

« Il est créé une force aérienne française, dite – Aviation du Secteur des Alpes -, destinée à assurer les missions de liaison et d’observation au profit des forces françaises de ce secteur. Cette unité, commandée par le Colonel Ruby, sera rattachée au 1er Corps Aérien ».

Le numéro 35 rappelle évidemment le souvenir du 35e Régiment d’Aviation (RA) stationné à Lyon-Bron pendant l’Entre-deux-guerres.

Le colonel Ruby prend comme adjoint le lieutenant Monloup et comme pilote personnel le lieutenant Nique, spécialiste des vols en montagne, qui a d’ailleurs testé les skis sur avion dans les Année Trente. Le colonel Seive est appelé comme chef de l’état-major, accompagné des commandants Lécrivain et Barro. Le capitaine Dubœuf prend le commandement du Groupe, qui s’installe sur la base aérienne de Bron.

Fort de 31 officiers, 76 sous-officiers et 110 aviateurs, le Groupe est composé d’une première escadrille commandée par le capitaine Clavier, la seconde étant placée sous les ordres du capitaine Guiron. Le 4 décembre, le Groupe installe à Saint-Laurent-de-Mure, sur le terrain de Satolas (qui deviendra, beaucoup plus tard, l’aéroport international de Lyon-Saint Exupéry) son échelon volant, celui-ci se composant de trois Morane 500 ‘Criquet’ (en fait, des Fieseler Storch Fi 156 fabriqués en France) abrités sous l’unique hangar du terrain.

Afin d’appuyer les troupes au sol s’opposant aux Allemands dans le cadre d’engagements violents (mais limités) en haute montagne, la 1e escadrille du Groupe d’aviation 1/35 est affectée à Passy pour y entreprendre des missions d’observation sur les zones tenues par l’ennemi, pour des réglages d’artillerie et pour appui au sol des troupes lors de missions de reconnaissance armées.

La première mission opérationnelle est effectuée le vendredi 17 novembre 1944 par le lieutenant Poncet (pilote), et par le capitaine Monloup (observateur), à partir du terrain du Fayet, afin de ravitailler une section d’éclaireurs-skieurs bloquée au col du Midi (à 3 500 mètres d’altitude…) à partir d’un Potez 43… Cet appareil de tourisme, datant d’avant-guerre, remisé à proximité du terrain du Fayet, a été remonté et remis en état de vol par le capitaine Guiron. Le plafond de l’appareil étant seulement de 3 200 mètres, il est nécessaire d’utiliser les courants ascendants pour effectuer une telle mission.

Afin de se rapprocher des lieux d’opérations, des détachements sont mis en place sur des terrains au cœur du Massif alpin. Le jeudi 7 décembre, un échelon volant et roulant rejoint le terrain du Fayet-Saint Gervais-Passy, à proximité de Chamonix (74/Haute-Savoie) et, le mercredi 20, un autre échelon se positionne sur le terrain de Grenoble-Eybens (38/Isère).

Toujours en décembre, deux Morane MS 500 ‘Criquet’ sont utilisés pour remplacer le Potez 43. Les appareils ne sont pas armés, le passager-mitrailleur est donc obligé de tirer à l’arme de poing. Les hommes ne sont pas non plus équipés de parachutes. Outre le capitaine Firmin Guiron, les capitaines Pezan et Clavier, les sous-lieutenants Mallet et Lelandais, effectuent des missions de réglage d’artillerie et de harcèlement des positions allemandes, ainsi que des missions d’observation, emmenant à leur bord le lieutenant Marcel Borgeat, observateur pour le Bataillon du Mont-Blanc. Le soir, et entre les missions, les hommes fabriquent des grenades artisanales appelées « Gammon » (des boîtes de conserve de diverses tailles, bourrées de ferrailles et de ‘plastic’) qu’ils larguent sur l’ennemi.

Ultérieurement, quatre autres Morane MS 500 sont attribués au Groupe. En avril 1945, le Groupe perçoit trois Douglas A 24 ‘Banshee’, ces appareils effectuant des vols de prise en main ou d’entraînement, mais n’effectuant aucune mission opérationnelle.

Le jeudi 11 janvier 1945, bien que touché plusieurs fois par la Flak, Firmin Guiron réussit à rapporter des photos prises derrière les lignes allemandes.

Aux missions de reconnaissance et de largage de ravitaillement s’ajoutent celles d’attaques au sol, au moyen de grenades « Gammon » lancées à la main depuis les appareils. Les avions seront aussi armés, à l’occasion, d’un fusil-mitrailleur tirant par une fenêtre latérale. Ces procédés de fortune permettront, notamment le 17 février 1945, d’enrayer une offensive allemande dans le Massif du Mont Blanc.

Le samedi 17 février 1945, Firmin Guiron et Marcel Borgeat mènent, en deux vols, des attaques à la grenade sur une colonne ennemie qui essuie des pertes, ainsi qu’une batterie. Ces attaques sont menées sur le col du Géant, les Flambeaux, et le refuge Torino. Le lendemain, Pezan et Borgeat renouvellent l’opération sur le refuge Margharita, le mont Fréty et le refuge Torino, opération qui provoque encore des pertes allemandes. Ce même jour, Firmin Guiron prend l’air pour ravitailler un poste en larguant par-dessus bord munitions et messages lestés. Les appareils, non blindés, reviennent toujours à Passy, mais criblés d’impacts de balles. Le lundi 19 février, le refuge Torino est attaqué, cette fois-ci par une patrouille de ‘Spitfire’ non basée à Passy. Le lendemain, l’équipe de Passy récidive en dégageant des troupes au sol encerclées.

Le dimanche, 28 février 1945, avant même la capitulation de l’Allemagne nazie, la gestion de l’aérodrome de Passy est confiée au capitaine Guiron, avec effet au 1e avril 1945.

Les combats les plus hauts d’Europe

Le lundi, 9 avril 1945, grâce aux observations menées par l’équipe de Passy, les canons de 75 de montagne Schneider français, hissés au col du Midi, à 3 593 mètres d’altitude via le téléphérique de l’aiguille du Midi, touchent le téléphérique du mont Frétry, privant ainsi les Allemands de ravitaillement. Ces derniers se replient dans la vallée et la bataille du mont Blanc cesse bientôt.

Bilan de la Bataille du mont Blanc

La bataille du mont Blanc, qui durait depuis septembre 1944, a exigé des moyens aériens autres que ceux apportés par les Morane MS 500 ‘Criquet’. On note un Potez 58, un Potez 60, des Douglas A24Douglas C47Bell P39 ‘Airacobra’Martin B26 ‘Marauder’

Au total, les équipages du Groupe 1/35 – Aviation des Alpes – ont effectué, de novembre 1944 au mardi 8 mai 1945, 1 017 sorties en 1 009 heures de vol, dont 267 missions de guerre en 541 heures de vol. 3 000 clichées ont été pris sur des positions ennemies, 167 grenades ‘Gammon’ ont été larguées en 60 missions d’attaques au sol. Ses appareils ont été touchés 19 fois et un seul appareil détruit suite à un accident.

Injustement ignorées au plan historique, ces actions furent appréciées à leur juste valeur, au sol, par les unités alpines au contact. Il n’est pas de plus beau compliment, à leur égard, que cette phrase citée par le colonel Ruby, lors d’une conférence donnée après-guerre : « Ce n’est plus de l’aviation que vous faites, ce sont des numéros de cirque ! »

Autres théâtres d’opérations

Peu à peu, les équipages du Groupe étendent leurs missions à d’autres massifs des Alpes : Haute-Tarentaise et Haute-Maurienne depuis le terrain de Challes-les-EauxBriançonnais et Ubaye depuis le terrain de Gap-Tallard, avec des relais sur les terrains de Montdauphin/Saint-Crépin et Barcelonnettemassif de l’Authion et Vallée de la Roya depuis le terrain de Nice.

Parfois, il est fait appel, pour des missions de ‘straffing’, à l’appui de l’aviation de chasse, en particulier aux ‘Spitfires’ du Groupe II/7 ‘Nice’. Pour des missions de ravitaillement, le Groupe de transport 1/15 ‘Touraine’ avec ses C-47 ‘Skytrain’, intervient depuis le terrain de Valence-Chabeuil, pour des parachutages de vivres ou de munitions à des détachements isolés en haute-montagne.

Les combats ayant cessé, Firmin Guiron s’en va prêter main forte plus au sud, au détachement d’armée des Alpes, et effectue des missions depuis Grenoble, Gap et Barcelonnette. Il est nommé commandant de la 1e escadrille à Grenoble-Eybens, pour prendre ensuite le commandement de la base de Gap-Tallard.

ÉPILOGUE

Bien entendu, au regard des combats de grande envergure (et des massacres de masse) se déroulant encore à ce moment-là en Europe centrale, les « Combats les plus hauts d’Europe » et le duel d’artillerie du 9 avril 1945 semblent effectivement anecdotiques.

Comparativement aux horreurs découvertes dans les camps de la mort et dans les villes bombardées, on assiste presque, là-haut, aux combats des derniers chevaliers, chevaliers des neiges et chevaliers du ciel confondus. Un des rares combats entre hommes en ce milieu du XXe siècle, loin de civils voués à devenir les victimes de cet inouï bras de fer entre les puissances du Bien et les Forces du Mal…

Ne serait-ce que pour cela, cet affrontement méconnu dans la blancheur immaculée des cimes et des glaciers mérite d’être rappelé à nos concitoyens et, tout particulièrement, à notre jeunesse. Non, on peut faire la guerre proprement, dans les règles, en respectant son ennemi comme on se respecte soi-même, sans concession…

Éléments recueillis par le général (2e Section) Bernard Amrhein, commandant du 93e Régiment d’Artillerie de montagne de 1999 à 2001.


ANNEXE – MATÉRIEL 75 MM DE MONTAGNE, MODÈLE 1919-1928 (SCHNEIDER)

 

Définition

Canon court de petit calibre à tir rapide, à grand champ de tir vertical et faible champ de tir en direction, à grand choix d’angles de chute.

Matériel transportable sur bât (à dos de mulet), prévu pour les opérations en montagne et en pays dépourvus de routes.

Même effet que le 75 mm Mle 1897 mais avantages des charges divisibles.

Historique

À la fin de la guerre 1914-1918, le 65 mm de montagne était devenu insuffisant. Dès 1919, on essaie au Maroc un 75 de montagne dérivé d’un modèle Schneider-Danglis. Durant la guerre du Rif, on eut besoin d’un calibre plus important ; les Établissements Schneider ont fourni un 105 mm dérivé du 75 mm Mle 1919. En 1928, les deux matériels reçoivent quelques modifications de détails.

Caractéristiques

  • Projectile : celui du 75 mm Mle 1897 de 5,5 kg à 7 kg.
  • 6 charges : Vitesse de 165 à 400 mètres/secondes.
  • Débit : 15 à 20 coups en trois minutes.  Horaire 120 coups.
  • Portée : 8 800 mètres.
  • Champ de tir en direction sans débécher/ 180 millièmes.
  • Champ de tir vertical : -10° à + 40°.
  • Poids en batterie : 660 kg.
  • Mise en batterie : quelques minutes s’il est tracté, 15 minutes s’il est sur bât.

Particularités

  • Matériel démontable en sept fardeaux de 100 kg environ.
  • Charges avec douilles, munitions non cartouchées.
  • Culasse à vis Schneider deux secteurs filetés.
  • L’affût peut prendre deux positions : haute (angle de tir +20° à +40°) / basse (angle de tir -10° à +20°).

SOURCES

  • Guerre 1939 1945. Combat de la Vallée Blanche Col du Midi Chamonix. Histoire montagne alpinisme, Vidéo raconté par Laurent Demouzon. Un avion apparaît à 24’30″.
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