Éditorial 11 – Le cas Guillaumet


Le 13 juin 1930, le pilote le plus discret de l’Aéropostale, au palmarès pourtant édifiant (voir notre article daté de ce jour), effectue sa 92e traversée des Andes pour acheminer le courrier de Santiago du Chili à Mendoza, en Argentine. Pris dans la tempête, Henri Guillaumet doit effectuer un atterrissage d’urgence dans la région du volcan Maipo, plus exactement aux abords de la Laguna del Diamante. Malheureusement, ses roues se bloquent et l’avion capote. Commence alors une aventure de près d’une semaine, élevée au rang d’exploit et d’exemple dans tous les pays du monde grâce à la construction du récit par un écrivain de génie. Retour sur l’histoire de celui qui a devient « l’Ange de la Cordillère »…

LA SAGA GUILLAUMET

Cherchant désespérément à se poser, l’aviateur croit reconnaître la Laguna del Diamante, déjà maintes fois survolée dans des conditions plus clémentes. Peut-être se dit-il, par instinct, que les éventuels secours le trouveront plus facilement près de ce point si caractéristique…

Cependant, nous sommes au mois de juin, c’est-à-dire en pleine saison froide dans l’hémisphère Sud. Le lac est gelé et les plaines alentour fortement enneigées. En 1930, l’aviation de montagne n’existe pas encore. Certes, François Durafour s’est bien posé, sur roues, au dôme du Goûter (sur les contreforts du mont Blanc) le samedi 30 juillet 1921, mais l’atterrissage et le décollage sur skis et sur pentes enneigées, n’a pas encore été inventé. Donc, c’est sur des roues, « normales » qui plus est, qu’il doit tenter de se poser sur un terrain le plus plat possible… Et ce qui devait arriver arrive effectivement : c’est le passage en pylône, puis sur le dos.

Fort heureusement, Guillaumet s’en sort indemne et doit bien constater qu’il ne s’en sortira jamais seul. Impossible de redresser l’appareil pour, ensuite, tenter de le réparer, puis redécoller. Le pourrait-il que le redécollage en terrain accidenté enneigé ne serait pas garanti. Il faut donc se résoudre à survivre sur place en attendant les secours. En effet, sans nouvelles de son pilote, l’Aéropostale organise les recherches, par les airs bien entendu. C’est ainsi qu’un appareil survole la zone du crash, mais sans rien détecter. Réfugié sous la carlingue, Guillaumet l’entend bien, mais il le rendez-vous est manqué. Si l’un de ses amis a exploré la région, en vain, il orientera certainement ses recherches ailleurs par la suite ? Dans ces conditions, à quoi bon attendre d’hypothétiques secours qui, peut-être, ne surviendrons jamais ?

Sa décision prise, Guillaumet entreprend de traverser les massifs montagneux pour rejoindre la civilisation… en tenue légère, une valise à la main et avec la seule aide d’une petite boussole. Un équipement particulièrement inadapté à une équipée pédestre périlleuse dans les conditions de l’hiver austral. En outre, il connaît assez bien la région, mais de vue et de haut seulement. Aurait-il disposé d’une carte précise qu’il aurait pu y distinguer que le village argentin le plus proche était à une journée de marche… vers l’Ouest. Au lieu de cela, il décide de marcher vers l’Est pour rejoindre la grande plaine argentine. Or, dans cette direction, il progresse en terre inconnue et il est incapable de mesurer les efforts surhumains à fournir pour s’en sortir. Comble de malchance, il s’égare à au moins deux reprises en empruntant des vallées se terminant en cul de sac.

Après avoir marché cinq jours et quatre nuits, Guillaumet est enfin recueilli par un jeune paysan le 19 juin, puis est conduit en voiture vers San Carlos, où il rejoint son ami, son frère… Antoine de Saint-Exupéry.

DE L’ANECDOTE À L’EXPLOIT

Une fois de retour à la vie, Guillaumet retrouve son épouse et, tout aussi important, ses amis et son travail de pilote de l’Aéropostale. Au total, il aura traversé les Andes 193 fois avant de s’envoler pour de nouvelles aventures, en Atlantique Sud puis en Atlantique Nord.

C’est cependant sans compter sur le talent et la présence d’esprit de « Saint-Ex » qui, au faîte de sa gloire et de sa notoriété, entreprend de magnifier l’aventure d’une Aéropostale devenue mythique. En effet, la société ayant fusionné avec d’autres entités en 1933 pour former la toute nouvelle compagnie aérienne Air France et Jean Mermoz ayant disparu au-dessus de l’Atlantique Sud le 7 septembre 1936, l’écrivain veut rappeler l’époque, somme toute si proche et si lointaine déjà, des pionniers prenant tous les risques pour acheminer de simples lettres comme des plis importants d’un continent à l’autre.

« ‘Terre des hommes’ est un recueil d’essais autobiographiques d’Antoine de Saint-Exupéry paru en février 1939 en France, où il reçoit le grand prix du roman de l’Académie française, puis aux États-Unis, en juin, sous le titre de ‘Wind, Sand and Stars’ (National Book Award, 1939). » Wikipedia

C’est immédiatement le succès pour l’auteur et, pour le héros des Andes, une sorte de consécration (peut-être inattendue) à l’échelle planétaire, la reconnaissance de sa souffrance, et celle de son courage, de sa ténacité, de son inflexible volonté de retrouver celle qui partage sa vie… Très rapidement, la figure de Guillaumet endosse une stature de martyr, consacrée par sa mort controversée au-dessus de la Méditerranée, le 27 novembre 1940 (à 38 ans). De cette époque particulièrement troublée date l’élévation de l’aviateur au rang de saint laïque, d’icône apte à édifier une jeunesse déboussolée et en quête de repères.

Il faut avoir assisté, au Futuroscope de Poitiers, dans la deuxième partie des années 1990 ou au début des années 2000, à la projection du film de Jean-Jacques Annaud intitulé ‘Les ailes du courage’, pour voir, en IMAX 3D et en gros plan, dans le détail donc, le calvaire subi par notre héros. À chaque pas, à chaque chute, le spectateur s’essouffle avec Guillaumet, tombe avec Guillaumet… mais se relève avec lui, aussi, et reprend sa marche.

Au bilan, un véritable chemin de croix avec, au bout du chemin, une sorte de résurrection…

CRITIQUE RAISONNÉE

Sans remettre en cause la grandeur du personnage historique ni la nature des épreuves physiques et morales endurées, tentons de remettre les choses en perspective.

Tout d’abord, reconnaissons qu’Henri Guillaumet n’est pas un pilote de montagne au sens où nous l’entendons de nos jours. D’ailleurs, comme nous l’avons déjà expliqué ici et ailleurs, l’emploi de cette appellation serait proprement anachronique. Comme tous les autres pionniers de l’aviation andine du début du XXe siècle, Guillaumet est un « franchisseur » de massifs pour lequel les montagnes ne sont pas un territoire à conquérir ou à exploiter en temps que tel, mais un espace hostile à passer, à surpasser et, in fine, à proprement effacer, ignorer, pour faire de la Terre un village planétaire sans obstacle.

De même, le Champenois Guillaumet n’est pas adepte de la marche en montagne, un milieu qu’il a découvert vu du ciel et qu’il ne parcourt à pied que contraint et forcé. Pas question de s’y poser, quelle idée ? Donc, même s’il est habillé chaudement pour affronter le froid et les vents d’altitude, il n’est pas équipé pour marcher si longtemps en terrain difficile et enneigé. Avec l’expérience et fort des exemples négatifs prodigués par certains naufragés d’altitude, le véritable pilote de montagne préparera sa mission en emportant les effets et tous les matériels nécessaires au déplacement et à la survie en montagne (habits ajustés et chaussures adaptées pour la marche, effets chauds [dont des chaussettes, des gants et un bonnet en laine…] pour se protéger des intempéries et du froid, lunettes de glacier pour éviter l’ophtalmie, etc.). De même, il paraît indispensable de remplacer la valise par un sac à dos de type professionnel et d’emporter de la nourriture, lyophilisée ou sèche, pour au moins une semaine, ainsi qu’un réchaud, une lampe, des piles, des bougies… et des allumettes.

Ensuite, la traversée de larges zones montagneuses impose l’emport d’une boussole performante et de cartes précises, qu’il vaut mieux avoir étudiées (voire mémorisées) avant décollage. S’il avait agi de la sorte, Guillaumet aurait peut-être préféré se diriger vers l’Ouest, où se situait un village relativement proche, plutôt que de galérer cinq jours durant…

Enfin, il est certain que, pour les jeunes montagnards de ce début de XXIe siècle, le trekking de Guillaumet ne représente pas grand-chose. En effet, l’aviateur n’aura parcouru, au total, qu’une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau… soit, sensiblement, l’équivalent d’une distance allant de l’Alpe d’Huez (38/Isère) à Névache (05/Hautes-Alpes). Les connaisseurs apprécieront. Certes, les néophytes s’écrieront : « Mais c’est les Andes tout de même ! ». À quoi nous rétorquerons que la Laguna del Diamante se situe à 3 200 mètres d’altitude. Certes, le volcan Maipo, l’un des plus hauts sommets de la région, culmine bien à 5 264 m, mais il s’agit simplement de rejoindre la plaine de la Turba Mendoza en passant un premier col tout proche, puis de suivre en main courante, l’Arroyo de los Papagayos pour atteindre le but. C’était à la fois trop simple et certainement trop difficile à imaginer sans carte assez précise. En résumé, une promenade de santé pour l’un de nos trailers modernes, mais un calvaire pour un néophyte s’enfonçant dans la neige profonde à chacun de ses pas.

ÉPILOGUE

Mais revenons sur terre ! Nous sommes en juin 1930, c’est l’hiver austral, et notre aviateur en perdition fait avec les moyens du bord, innove, invente, défriche un domaine encore inexploré. Il ne doit sa survie qu’à un énorme mental, qui lui permet de confier à Antoine de Saint-Exupéry : « Ce que j’ai fait, je te le jure, aucune bête au monde ne l’aurait fait ! »

C’est certainement cette simple phrase qui enflamme l’imagination de l’écrivain, puis sa répétition à l’infini, comme un slogan, qui incendie littéralement celle d’un public sans âge et, surtout, sans frontières. C’est en cela qu’Henri Guillaumet accède à l’universel et qu’il devient la figure de proue, l’incarnation, même, du livre Terre des hommes’, tout un programme.

Il n’est donc pas étonnant que les anciennes générations aient choisi d’ériger le personnage de Guillaumet en exemple, une figure propre à remplir la tête des enfants et des jeunes gens de rêves d’aventure et d’aviation…

Bernard Amrhein


SOURCES

  • Antoine de Saint-Exupéry, ‘Terre des hommes’, éditions Gallimard, 1939.
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