EDITORIAL 19 – Un été en enfer / Des conséquences incalculables sur l’aviation en montagne


Depuis quelques semaines, alors que le nord de l’Afrique et le continent européen souffrent de températures positives jamais enregistrées jusque-là, d’autres endroits de la Terre sont victimes de précipitations elles aussi inédites en cette saison, et victimes d’inondations… en plein désert… Paradoxalement, tous ces phénomènes trouveraient leur explication dans une seule et même cause, le réchauffement climatique imputable, principalement, aux activités humaines… Quelles sont les conséquences prévisibles de cette catastrophe annoncée pour l’aviation de montagne à moyen terme ?

UN ÉTÉ CATASTROPHIQUE

À écouter les nouvelles, il faut croire que les sept plaies d’Égypte ont frappé non pas une région reculée et déshéritée de la planète, mais bien le cœur de notre civilisation technologiquement avancée. En effet, les périodes caniculaires se succèdent sur la France depuis la fin du mois de juin 2022 et il ne sera tombé, malheureusement pas sur tout l’Hexagone, que l’équivalent de 9 mm de pluie au courant du mois de juillet.

Bien entendu, des températures jamais enregistrées dans le nord du pays, mais au sud aussi, entraînent une sècheresse tout aussi inédite, engendrant à leur tour des feux de forêt spectaculaires, comme ceux de Landiras et de La-Teste-de-Buch (33/Gironde) par exemple. Au final, ceux-ci auront duré plus de 10 jours et brûlé plus de 20 800 hectares de pinèdes. Malheureusement, d’autres incendies de forêts se sont également déclarés dans les monts d’Arrée, en Bretagne, et même dans la région de Rambouillet (78/Yvelines) et, plus haut, au nord de la Seine avant de se déclencher dans le sud du pays.

En montagne, le réchauffement climatique se manifeste cette année par une fonte accélérée des névés résiduels et des glaciers, contraignant certaines stations de ski d’été, comme Les-Deux-Alpes (38/Isère) en France, ou Zermatt, en Suisse, à fermer leurs pistes de manière totalement exceptionnelle.

Ce n’est pas tout. Le plus souvent, des poches d’eau se forment sous les calottes glaciaires, fragilisent (comme une dent creuse) toute leur structure et finissent par les emporter, tout ou partie, comme ce fut la cas pour le glacier de la Mamolada, dans les Alpes italiennes le dimanche 3 juillet, d’un glacier du Kirghizistan le dimanche 10 juillet et au Pakistan tout au long de cette année (voir vidéos ci-dessous).

Tout près de nous, dans le massif des Alpes, des voix s’élèvent désormais pour demander que les alpinistes renoncent à emprunter les voies de randonnée traditionnelles afin d’éviter les accidents, car les risques de chutes de pierres sont bien présents. C’est vrai pour l’escalade du Cervin, en Suisse, mais aussi de la voie classique du mont Blanc, au départ de Saint-Gervais-les-Bains.

CONSÉQUENCES POUR L’AVIATION DE MONTAGNE

Dans ce contexte catastrophique, il peut paraître surprenant de s’entêter à parler d’aviation de montagne. La messe serait dite, et pourtant…

Conséquences à court terme

Pour les aviateurs de montagne, le manque de pluviosité de cet été combiné à la fonte accélérée des glaciers pose réellement la question de la poursuite de la pratique, finalement assez récente, de l’atterrissage et du décollage sur les surfaces gelées enneigées. Ne faudra-t-il pas les laisser vierges de toute trace de spatule pendant quelques années pour les aider à se régénérer quelque peu ?

Cependant, même cette mesure de simple bon sens semble dérisoire. Ce qui semble certain, a contrario, c’est que les aires de posé rétréciront au fil des ans comme peau de chagrin, quand certaines d’entre elles disparaîtront, purement et simplement, et d’une manière irrémédiable, tandis que la saison favorable à ce genre de pratique se réduira également.

À notre avis, les experts du domaine devraient inciter au plus tôt l’ensemble des pilotes de montagne à se mouvoir avec prudence dans un milieu très fragilisé, non seulement pour éviter les nombreuses crevasses mises à jour cet été, et donc les accidents, mais aussi pour contrer les inévitables critiques d’amoureux de la montagne prompts à rejeter les causes de ce véritable désastre sur les seules nuisances visibles et audibles en haute altitude, alors que le fond du problème est ailleurs, en particulier en fond de vallée et en plaine (à ce sujet, lire ici notre Éditorial n° 1 du lundi 9 novembre 2020)…

En rédigeant cet article, je pensais mentionner qu’il resterait toujours des contrées lointaines pour pratiquer un sport élitiste nécessitant beaucoup d’entraînement. Malheureusement, le tweet de Robert DeLaurentis (voir ci-dessous), un expert du domaine, a tout simplement… douché mes espoirs. En effet, ces vastes étendues glaciaires ressemblent plus à des piscines à ciel ouvert qu’à des aires propices au posé et au redécollage, alors que notre ami Gérard David, qui a passé la Fête nationale française au Pôle Nord vient de m’annoncer que la banquise est recouverte d’une immense flaque d’eau…

Conséquences à horizon plus lointain

Se focaliser sur le seul réchauffement climatique constaté de visu aujourd’hui et en déduire une tendance inéluctable et irréversible, comme le prétendent les membres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), c’est oublier que la météorologie n’est pas (encore ?) une science exacte et que le climat, terme générique finalement trompeur, change… tous les jours. Que penser de ces autres spécialistes qui, de leur côté, prévoient le début d’une mini ère glaciaire à partir de 2030, lorsque l’activité du Soleil diminuera, phénomène que l’on a nommé  « minimum de Maunder  » ?

Cependant, la perspective d’hivers plus rigoureux n’est pas pour nous réjouir davantage car il faudra bien chauffer une population majoritairement urbaine et peu entraînée à survivre dans des conditions hivernales, sans compter l’impact prévisible sur les récoltes, sujet déjà récurrent au XVIIe siècle, cause de famines… et de révoltes de la faim.

 

Sans compter qu’il faudrait près d’un siècle pour reconstituer les glaciers tels que nous les avons connus dans notre jeunesse, à l’âge d’or de l’aviation de montagne… C’est dire que la pratique de l’atterrissage et du décollage sur glacier serait alors totalement à réinventer. Ce scénario est-il seulement crédible ?

AVENIR DE L’AVIATION DE MONTAGNE

Dans ce contexte tout à la fois catastrophique et catastrophiste, ce que l’on dénomme traditionnellement « aviation de montagne » sera appelé à fortement évoluer en fonction des changements climatiques du moment.

L’avenir de l’hélicoptère en montagne

Paradoxalement, les appareils à voilure tournante sont promis à un essor inouï. En effet, nous le constatons bien, au quotidien, et ceci grâce à la téléphonie mobile, le moindre accident engendre une intervention aérienne et le secours en montagne se développe à un rythme… affolant. Comme nous le soulignons presque chaque jour, l’hélicoptère est un magnifique vecteur de sauvetage des personnes en danger car il se pose n’importe où, même sur un bout de patin, et peut rester longtemps en vol stationnaire.

Malheureusement, ces interventions laissent accroire que la pratique en montagne est à la portée de n’importe qui, et dans n’importe quelles conditions, météorologiques ou autres, dans n’importe quel état de fatigue ou de forme physique. En dernier recours, il y aura toujours un ange gardien pour arriver à la rescousse et qui, mais ce jour-là seulement, ne sera exceptionnellement jugé ni trop bruyant ni trop polluant pour les seules personnes secourues…

Ce n’est donc que par la sensibilisation du grand public aux réels dangers de la montagne que les choses évolueront plus favorablement. En effet, les massifs deviendront de plus en plus hostiles, les simples randonnées de plus en plus aléatoires et les risques toujours plus élevés. C’est une véritable culture de ces risques que les individus et les collectivités devront acquérir, sous peine de voir les drames humains se multiplier à l’infini.

L’avenir de l’aviation à voilure fixe en montagne

Avant de décréter l’interdiction, totale, de ce genre d’activité, il faudra se souvenir que les avions n’ont réellement cherché à atterrir sur les pentes enneigées que pour y sauver des personnes en difficulté. C’était en tous cas la volonté des pilotes de montagne de l’après deuxième guerre mondiale, comme le commandant (Major) Pista Hitz et le capitaine Hug, Freddy Wissel, Hermann Geiger et tant d’autres.

C’était aussi la volonté des cofondateurs de la compagnie Air Alpes, Michel Ziegler et Robert Merloz, dont les opérations à caractère humanitaire, y compris par largage de secouristes-parachutistes… les motivaient dans la réalisation de leur rêve…

Fort heureusement, l’avènement de l’hélicoptère (civil ou militaire) a très vite remplacé l’avion léger pour ce type de missions qui, faute de mieux, s’est alors cantonné aux activités touristiques et de loisir (transport de passagers des grands aéroports régionaux, puis nationaux, vers les altiports nouvellement créés, baptêmes de l’air, dépose des skieurs sur les sommets inaccessibles par d’autres voies, survol des massifs enneigés…). Peut-être faudra-t-il, à l’avenir, renouer avec les activités humanitaires en mobilisant les ressources disponibles pour préparer des plans de secours répondant aux risque émergents, face à un tsunami de montagne par exemple, ne serait-ce que par l’observation des reliefs instables et la détection de randonneurs en difficulté, mais à partir d’aéronefs utilisant de l’énergie bas carbone.

ÉPILOGUE

Bien malin celui qui peut prédire la tournure que prendra réellement l’actuel phénomène de « réchauffement climatique ». S’amplifiera-t-il, comme le prétendent les experts du GIEC ou, bien au contraire, diminuera-t-il avec la baisse d’activité de l’astre solaire, comme le soutiennent les tenants d’une nouvelle école de pensée scientifique ? Nous ne sommes pas assez calés pour trancher…

Toujours est-il que l’accès à la montagne ne devra plus seulement être restreint pour les seuls aéronefs de loisir à moteur thermique (ou assimilés), mais aussi aux randonneurs inexpérimentés (voire aux autres) afin de limiter leur exposition aux risques majeurs en montagne et, par-delà, le nombre des opérations de secours à organiser par voie aérienne. Peut-être ne sera-t-il plus possible d’approcher nos géants que par la voie des airs, ce qui serait véritablement paradoxal…

Finalement, peut-être en reviendrons-nous tout simplement à faire comme les cristalliers d’antan qui, pour protéger leurs filons, peuplaient les hautes montagnes de créatures mythiques et dévoreuses afin de dissuader le commun des mortels de s’y aventurer ?

Éléments recueillis par Bernard Amrhein

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