23 décembre 2000 – Après un crash sur le haut glacier du Tsa-de-Tsan, chronique du sauvetage d’un miraculé


Mais pourquoi ont-ils quitté leur avion ? C’est la question que se posent les sauveteurs suisses et italiens, une semaine après qu’un Piper PA-28 s’est écrasé à proximité de la Dent-Blanche. Deux des trois occupants ont trouvé ainsi la mort, leur compagnon échappant de peu au même sort.

Par Antoine Menusier, Zermatt et Aoste, article publié dans Le Temps le samedi 30 décembre 2000.

Leur avion avait percuté la montagne, à 3 200 mètres, et ils étaient pourtant indemnes. La carcasse de l’appareil reposait sur le haut glacier du Tsa-de-Tsan, perdu dans la blancheur d’un cirque immense, sous le col des Bouquetins et à proximité de la frontière suisse. Les randonneurs de la Haute-Route connaissent bien cette large combe.

L’après-midi commençait. Chance inouïe ou rare habileté du pilote, le Piper a glissé « comme une luge » après avoir heurté de l’aile gauche la paroi neigeuse. Cette chance dans le malheur n’a pas duré. Peu après le crash, deux des trois occupants dévalaient dans un couloir rocheux et perdaient la vie.

Les sauveteurs suisses et italiens sont unanimes : Alessandro Delù, 29 ans, et Luca Malinverno, 37 ans, auraient dû échapper à la mort. « Dans un tel cas, on ne s’éloigne pas du lieu de l’accident. C’est une règle élémentaire de sécurité », s’exclame un pilote d’avion habitué des vols en montagne. Seul Giorgio Viganò, 21 ans, a survécu. Atteint de gelures aux pieds, il a quitté vendredi matin l’hôpital régional du chef-lieu valdôtain, annonce une infirmière du service d’angiologie. Les sauveteurs d’Air Zermatt et de la Protection civile d’Aoste ne sont pas près d’oublier ce drame hors du commun.

Ce samedi 23 décembre, les trois Milanais décident de survoler les Alpes. Le matin, ils partent de Bresso, près de Milan, et font escale à Aoste, le temps d’un repas. Ils redécollent aux alentours de 14 h 30. Selon leur plan de vol, ils comptent survoler la vallée de la Valpelline, la Cervinia (flanc sud du Cervin) avant de redescendre sur Milan. Un trajet qui ne doit pas durer plus d’une heure. Mais moins d’une demi-heure après leur départ d’Aoste, le Piper P-28 s’écrase sur le glacier de Tsa de Tsan.

Les trois hommes ne sont pas du tout équipés pour affronter la haute montagne qui les environne. Ils portent des jeans, des baskets et l’un d’eux des chaussures de ville. « Même pour un vol de tourisme, il faudrait revêtir des habits plus chauds dès lors qu’on survole les Alpes, en cas de coup dur », relève un pilote italien rencontré sur le tarmac de l’aéroport d’Aoste.

Il est 17 heures quand les services aéroportuaires italiens alertent la Protection civile d’Aoste : le Piper n’a toujours pas atterri à Bresso. Un hélicoptère décolle d’Aoste mais il interrompt ses recherches une demi-heure plus tard. La loi italienne interdit les vols d’hélicoptère de nuit. Le chef de la colonne de secours d’Air Zermatt, Bruno Jelk, reçoit un appel de son homologue d’Aoste, qui sait que la réglementation suisse n’est pas aussi stricte. Il est 20 h 22. Le chef des opérations de vol d’Air Zermatt, Gerold Biner, estime que la météo permet une intervention nocturne.

L’héliport de Zermatt est une plate-forme à laquelle on accède par un monte-charge, puis par une passerelle surplombant 40 mètres de vide. De là, le pilote Gerold Biner décolle aux commandes d’un hélicoptère Lama, avec Bruno Jelk, un mécanicien et deux guides.

L’appareil est conçu pour les vols nocturnes. Un projecteur très puissant (l’équivalent de six millions de bougies) est posé sur le nez de l’hélicoptère. Cet instrument, le spectrolap, projette un rayon lumineux de trois à quatre kilomètres. Un casque muni de jumelles de vision de nuit permet au pilote de distinguer le relief, qui apparaît en vert. L’hélicoptère balaie un secteur de 25 kilomètres à l’est et à l’ouest du Cervin pendant une heure et demi à 4 500  mètres d’altitude.

Un témoin affirme avoir vu vers 15 h 30 un avion apparemment en difficultés dans la région du Cervin, côté suisse. Aussi les sauveteurs se concentrent-ils sur ce secteur. Malheureusement, l’épave du Piper se trouve quelques kilomètres plus loin, à l’ouest. Espérant que le monomoteur disparu dispose d’une balise qui faciliterait sa localisation, le pilote du Lama établit aussi un contact avec un appareil d’Alitalia survolant la région à une hauteur de 10 000 mètres. Mais pas plus que les sauveteurs, l’équipage de l’avion de ligne ne capte aucun signal de détresse. Et pour cause, le Piper ne possède pas de balise, apprennent les sauveteurs dans la soirée.

Les hommes d’Air Zermatt décident alors d’une autre tactique de recherche. Ils posent l’hélicoptère en divers endroits : laissé seul quelques instants, un sauveteur tente alors de repérer les disparus avec un système de détection de chaleur à infrarouge capable de mesurer une différence de température d’un demi-degré. Nouvel échec. Les opérations sont finalement interrompues à minuit et demie.

Elles reprennent le dimanche matin dès 8 heures. Air Zermatt engage cette fois deux hélicoptères, l’un pour scruter la région du Simplon, dans l’hypothèse où le Piper aurait emprunté une autre route. La Protection civile d’Aoste mobilise deux appareils également. Il est 9 heures lorsque l’hélicoptère suisse piloté par Gerold Biner, avec Bruno Jelk à son bord, découvre l’épave du Piper P-28. « Tout laissait penser à un accident classique », raconte Gerold Biner. « L’avion a sans doute voulu franchir le col des Bouquetins, mais le pilote, se rendant compte qu’il n’avait pas assez de hauteur et de puissance pour passer l’obstacle, a probablement cherché à effectuer un virage de dégagement sur la gauche. Étant trop bas à ce moment-là, l’aile a heurté la neige. »

L’hélicoptère d’Air Zermatt se pose à côté de l’épave. Surprise, elle est vide. Les sauveteurs aperçoivent les traces de pas de trois personnes. Le Lama redécolle, suit les traces à une hauteur de dix mètres, longe en la descendant une pente inclinée à 70 degrés et découvre des traces de sang, puis deux corps. Ils sont sans vie. Les sauveteurs suisses s’empressent de prévenir leurs homologues italiens. Mais soudain, ils aperçoivent les pas d’un troisième homme, qu’ils suivent sans tarder dans un vol en rase-mottes.

Très vite, les sauveteurs suisses repèrent la silhouette du rescapé près du lac de Place Moulin et du lieu-dit Prarayer. Le malheureux a parcouru sept kilomètres dans la nuit par moins dix degrés, sous un vent perçant. Giorgio Viganò est choqué, hébété. Les Suisses embarquent le blessé, alors que les Italiens s’affairent auprès des morts. Tout le monde se donne rendez-vous sur le lieu du crash, où le survivant est remis aux sauveteurs de son pays.

Après avoir été soigné à l’hôpital d’Aoste, Giorgio Viganò refuse pour le moment de parler à la presse. Il lui faudra certainement longtemps pour se remettre de sa nuit d’effroi dans la montagne. Guide de la Protection civile d’Aoste, Alex Cortinovis confie : « Le rescapé dit avoir passé la nuit sur un arbre. Mais il n’y a pas d’arbre dans la zone. » À l’équipage d’Air Zermatt, Giorgio Viganò a uniquement expliqué qu’il avait quitté l’appareil accidenté avec ses deux amis cinq minutes seulement après le crash. Pourquoi ? Les sauveteurs suisses et transalpins se gardent bien de porter un jugement.

Traduit de l’Allemand par Bernard Amrhein

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SOURCE

  • Après un crash sur le glacier de Tsa de Tsan, chronique du sauvetage d’un miraculé, Le Temps, Antoine Menusier, Zermatt et Aoste, article publié le samedi 30 décembre 2000 à 01:20

https://www.letemps.ch/suisse/apres-un-crash-glacier-tsa-tsan-chronique-sauvetage-dun-miracule

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